Incarné de façon inspirée par Willem Dafoe, Vincent Van Gogh ressemble davantage à Kirk Douglas dans La vie passionnée de Vincent Van Gogh (1956) qu’à Jacques Dutronc. Mais At the Eternity’s Gate se réclame moins de l’évocation flamboyante conçue par le maître de la comédie musicale que de la biographie romancée imaginée par Maurice Pialat (1991).

Peintre néo-expressionniste né à New York, cinéaste occasionnel et parcimonieux, Julian Schnabel a réalisé deux biopics (Basquiat et Avant la nuit consacré à un écrivain cubain), adapté Le scaphandre et le papillon de Jean-Dominique Bauby et signé la captation d’un concert exceptionnel de Lou Reed (Lou Reed’s Berlin).

Une biographie semi-expérimentale

Il consacre aujourd’hui à l’archétype du peintre maudit une biographie semi-expérimentale plus intrigante et infiniment plus juste que de récents navets français tels Cézanne et moi ou Gauguin – Voyage de Tahiti. A travers de longues scènes et des plans fixes, Julian Schnabel fait ressentir la solitude du peintre et son besoin inassouvi de chaleur humaine, mais aussi les vibrations de la nature immense. Il approche les mystères de la création artistique en faisant sentir la fureur de capter la réalité qui anime Vincent quand il malaxe la pâte.

Il prend le risque de montrer la réalisation d’une œuvre: l’artiste peint ses souliers. Ce qui apparaît à l’écran ne ressemble ni au motif ni au tableau historique, mais permet de voir comment l’œil et le pinceau saisissent un fragment du réel. Vincent traduit la beauté du monde et son âme visionnaire trébuche occasionnellement dans les ténèbres. Le film récuse la thèse du suicide pour préférer celle, plus ténue, d’une altercation malencontreuse avec deux jeunes voyous.

Distribution internationale

Au fil d’un jeu de piste dans l’histoire de l’art, nombre de comédiens s’ingénient à ressembler aux portraits du facteur Roulin avec sa barbe fleurie ou de la bonne Madame Ginoux. Tiens? voici Mathieu Amalric qui, moustache à l’appui, s’est fait la tête du Dr Gachet. Tourné à moitié en français et à moitié en anglais, le film s’enorgueillit d’une distribution internationale prestigieuse (Oscar Isaac en Gauguin, Mads Mikkelsen en prêtre…) confinant à la figuration: bien malin qui reconnaîtra Anne Consigny en maîtresse d’école ou sera assez rapide pour repérer Vincent Cassel dans un vernissage. Ces rôles ont-ils été sabrés à la suite des remontages? Film brinquebalant, At Eternity’s Gate impose toutefois son originalité et touche par son humanité.


At Eternity’s Gate, de Julian Schnabel (Irlande, Suisse, Royaume-Uni, France, Etats-Unis, 2019), avec Willem Dafoe, Oscar Isaac, Mads Mikkelsen, Mathieu Amalric, Niels Arestrup, Anne Consigny, 1h51.