Dans l'entrée, derrière la porte, un amoncellement bariolé sur un lourd chevalet de bois. C'est une collection d'écharpes aux couleurs des clubs de football du monde entier. A chaque match, Johannes Gachnang, artiste et éditeur, endosse celle de son favori. Un amateur de foot moins passionné que lui les exposerait, les mettrait peut-être même sous verre avec un éclairage spécial. Comme on le ferait avec une œuvre d'art. Mais Johannes Gachnang a l'affection discrète.

En pénétrant plus avant dans l'antre des Editions Gachnang

& Springer, niché dans une maison d'avant-guerre à Berne, l'œil est attiré vers le jardin d'hiver, puis le jardin tout court. Trois pièces en enfilade donnent sur ce fouillis vert. Partout, des tables supportent les strates d'une activité éditoriale entamée en 1982. Le porto servi aux visiteurs arbore le même millésime. L'année où Johannes Gachnang s'est lancé, avec le galeriste allemand Rudolf Springer, dans une seconde passion: le livre. «Mais ça, c'est une autre histoire», dit-il.

Une autre histoire? Sûrement pas. Johannes Gachnang n'a qu'une histoire, l'art, et, peut-être plus encore, ceux qui le font. «Le monde des artistes, si éloigné du milieu bourgeois où j'ai grandi, m'a toujours attiré. J'avais une douzaine d'années quand mon père a fait l'acquisition d'un tableau, quelque chose avec beaucoup de pâte, un peu à la façon d'un Van Gogh. Accrochée au mur de la salle à manger, cette toile provoquait invariablement la colère d'une tante très calviniste, à chacune de ses visites. Le pouvoir de cette peinture m'a profondément intrigué.»

Il veut devenir artiste, mais le père, architecte, impose un métier à son fils, un «vrai métier». Il apprend celui de dessinateur en bâtiment. C'est à ce titre qu'en 1963 il est embauché chez Hans Scharoun, l'architecte de la Philharmonie de Berlin. Johannes Gachnang penche sa haute silhouette dans une armoire, en sort un livre montrant Mies van der Rohe chez Scharoun, dans «son» fauteuil. «Quand Mies venait, Scharoun renvoyait sa femme et me demandait de servir le cognac et les cigares», raconte-t-il, amusé.

Il traverse la pièce, plonge dans un carton, en sort un livre jaune soleil. Das Loch, le dernier opus des Editions Gachnang & Springer. Un «bilan d'actualité» de Rudolf Springer, où il est question de bonheur, de sexe et d'art bien sûr. Le livre est imprimé en noir dans un sens, puis en jaune dans le sens inverse. Ce jaune en surimpression est plutôt perturbant. «Perturbant? J'aime bien ça.»

C'est d'ailleurs pour avoir «perturbé» les gens que Johannes Gachnang est nommé directeur de la Kunsthalle de Berne, en 1974. Harald Szeeman, un de ses prédécesseurs à ce poste, suggère ce «candidat obscur» qui expose à Amsterdam, au début des années 70, dans une émanation du Goethe-Institut qu'on dirait aujourd'hui «alternative», des artistes comme Markus Raetz, Baselitz et Penck. Télégramme officiel après ces fameuses expositions: «La vie artistique à Amsterdam est enfin redevenue silencieuse et calme.» La réputation de Gachnang est faite. «C'est le dessinateur en bâtiment qui est nommé à la Kunsthalle, plutôt qu'un historien de l'art», dit-il encore un peu étonné.

Le soleil couchant jaunit la lumière de la maison bernoise. Sur un meuble, les empreintes de pinceau chères à Niele Toroni transparaissent à travers un plastique de protection à bulles d'air. Cette toile (No 50), jumelle de celles exposées dans les galeries et musées d'art contemporain, a été prêtée par Gachnang pour une exposition. Depuis quand est-elle là? Aucune trace plus claire et de dimensions identiques sur un mur ne trahit sa place «officielle». «J'aime bien décorer les lieux où je vis, mais je ne cherche pas à faire passer mes idées à travers la peinture des autres. Pour cela, j'ai les livres, c'est plus honnête.» Et parfaitement fidèle à la pensée mère des Editions Gachnang & Springer: «Hier verkaufen wir nichts, hier wird nur gesendet» (Ici, on ne vend rien, on n'a que des choses à transmettre).

Sous le Toroni «bullé», une armoire à larges tiroirs plats. Des archives? «Ah! ça, ce sont des cadeaux de fin d'année», dit-il en soulevant quantité de gravures de Baselitz. «Voici la première que je lui achetée, en 1964: 90 francs!» Pourquoi acheter si ce n'est pas pour constituer une collection? «Je suis aussi artiste, un tout petit artiste, explique Johannes Gachnang. Et chaque fois que j'ai pu le faire, j'ai acheté des œuvres. Non pas pour les posséder, mais… pour être dedans.» Etre dedans? «Oui, en signe de solidarité mais aussi pour rester dans le milieu des artistes, pour prendre de la valeur à leurs yeux! Et aujourd'hui, quand j'ai besoin d'argent, j'en vends une et je fais un livre.» Sur un artiste, bien sûr, comme une prolongation de l'œuvre, une nouvelle pierre à l'édifice artistique.