«Les gens entrent ici d'une traite, sans même frapper. Tu as vu: on passe la porte en métal, puis juste après, il y a celle de notre atelier.» C'est vrai qu'on entre brusquement dans ce lieu-là. Peut-être parce qu'avant d'y arriver, il faut traverser un terrain hérissé de bâtiments industriels désaffectés, derrière la gare de Bâle. Rien qui ne laisse prévoir l'univers chaleureux des sœurs Müller.

Il pleut, une lumière grise inonde l'atelier, vitré sur toute sa longueur. Au sol, tout près de la porte, une série d'objets usagés attire le regard. Deux marionnettes identiques, à la fois Chaperon rouge et loup, des poupées en tricot, des livres écornés parlant de pays lointains. «C'est une collection que nous avons constituée depuis au moins dix ans, au gré des marchés aux puces, explique Claudia. Nous allons l'utiliser prochainement pour un travail.»

Le téléphone sonne sans arrêt, c'est toujours Julia qui répond. «Elle se plaint de ces tâches «d'organisation», mais elle les prend tout de même presque totalement en charge», dit Claudia. Ici, on est entre sœurs, pas seulement pour l'art. Les querelles comme les bons moments ont jalonné la longue période de recherche qui les a menées à travailler ensemble. «Cela semble naturel aujourd'hui, à tel point que nous n'envisageons pas de nous séparer.»

Au mur, plusieurs affiches colorées annoncent des soirées-dias sur des pays exotiques, du type Connaissance du monde. «J'aime bien cette série parce qu'elle suscite le rêve, le désir. Comment on l'utilisera? Nous n'en savons rien pour le moment, dit Claudia. Nous aimons les collections, on en a toujours plusieurs en cours. Parfois elles nous envahissent comme des… [elle cherche le mot exact, dessinant du doigt des taches sur son bras] comme des pustules. Quand on étouffe, on trie et on range tout, dans le local d'à côté.»

«Nous avons délimité nous-mêmes notre espace, construit toutes les cloisons avec les autres occupants, des artistes et un bureau d'architectes. Il n'y avait rien quand on est arrivées: c'était un entrepôt pour les kiosques. On a aménagé un couloir pour boire des cafés ensemble, discuter. J'aime bien cette mixité.»

Sous une grande table lumineuse, des piles de magazines se soutiennent l'une l'autre. «On choisit des images, on les photocopie et les classe par thèmes», explique Claudia en attrapant une dizaine de fascicules reliés. L'un recense avec méthode les critiques de cinéma les plus virulentes parues dans la presse. «Il date de notre séjour à Paris, en 1997, à la Cité des arts. Nous avions obtenu une bourse du canton d'Argovie.» Dans celui intitulé «Les gens, les amis, les connaissances» défilent une tête de mannequin masculin, comme on en voit dans les vitrines des coiffeurs, puis un homme assis, deux chats sur les genoux. «C'est notre père, photographié par notre mère. Nous aimons bien utiliser les photos de notre mère, qui sont sans aucune prétention. Elle a une façon de cadrer très particulière et il y a toujours quelque chose derrière ses images.»

C'est ainsi que M. Müller s'est retrouvé sur le mur de la Kunsthalle de Saint-Gall, avec ses deux chats, en compagnie d'autres figures repiquées dans des magazines. Des visages à la fois proches et anonymes, comme ceux qui, à l'Office cantonal des assurances sociales de Saint-Gall, face à un mur semé de ronds de couleur par John Armleder, habitent les différents étages: une reine de beauté, un jeune homme, une femme sans âge.

Issu de la même technique, un lion décore le mur blanc de l'atelier. D'abord modifié par ordinateur, il a ensuite été décalqué sur la table lumineuse, au crayon de papier ou au stylo à bille. L'atelier est alors plongé dans la pénombre et la télévision allumée en permanence. «J'aime bien ce travail de décalque, c'est méditatif et apaisant, dit Claudia, montrant des dessins de montagnes en cours. En le faisant, je regarde des séries télévisées en boucle, j'adore ça.» Fixé sur diapositive, le dessin est ensuite projeté et reproduit directement sur le mur. Une tâche dont se charge plutôt Julia.

Le téléphone continue à sonner, Julia répond, le fax crépite. Les sœurs Müller sont des personnes très occupées. La semaine prochaine, Claudia va rencontrer le «team philosophique» dont s'entoure l'architecte français Jean Nouvel, avec lequel elles ont un projet de collaboration. Puis les deux sœurs partiront en septembre pour un an à New York, dans les studios P.S.1, une fondation qui met des ateliers à la disposition d'artistes. Et l'atelier bâlois? «Il sera démoli», dit Julia, ajoutant presque en douce derrière son exubérante sœur: «A notre retour, il faudra trouver deux pièces séparées, à cause du bruit. Et puis huit heures par jour dans le même espace, ce n'est pas toujours facile.» Même pour des sœurs.