Des ruches à la peinture délavée, envahies d'herbes folles qui n'empêchent guère leurs habitantes de faire leur miel. Dans leur ciel, une passerelle métallique à grillage relie l'atelier de Philippe Queloz à la maison mère de cet ensemble rural franc-montagnard. Il y a quelques années, la rénovation de cet ancien grenier, moitié pierre, moitié bois, devait ressembler à l'activité de ses voisines ailées. «C'était déjà le repaire d'un artiste bâlois, grâce à la grand-mère, un peu mécène, raconte Philippe Queloz. Quand j'ai terminé mes études de graphisme à Bâle, j'avais besoin d'un atelier: cette dépendance était vide et avec deux jeunes artistes bernois, nous avons décidé de le rénover.»

Une grosse rénovation, plus lourde que prévu. Entre 1989 et 1992, des amis de Berne et de la région viennent donner un coup de main, en échange d'un «nourri-logé» campagnard. «Quand on a vécu cela sans s'entre-tuer, on peut tout surmonter.» C'est que le mélange des bonnes volontés n'est pas toujours simple à vivre. De l'ancien prisonnier baroudeur au perfectionniste toujours un mètre-ruban à la main, il faut garder le cap. Et puis toutes ces idées un peu folles qui surgissent, et qui rendent tout le monde un peu fou quand il s'agit de les réaliser…

La passerelle projette son ombre sur la façade, en sapin de la région. Etrange jetée aérienne entre une grange et la ferme, il faut d'abord trouver l'accès à l'atelier pour pouvoir la fouler et percer son secret: où mène-t-elle? Des quantités d'objets apparemment au rebut meublent le rez-de-chaussée, bas de plafond, laissant un passage étroit jusqu'à une volée d'escaliers en bois. Une trappe lestée d'un drôle de contrepoids s'entrouvre sur un immense espace, haut et clair, percé de toutes parts: une ouverture en demi-lune, des vitres hautes en bandeau, une autre verticale et étroite qui se reflète dans un miroir de mêmes dimensions, donnant l'illusion d'un angle vitré. «Toutes les fenêtres ont été récupérées çà et là, abandonnées sur les trottoirs bernois ou dans les démolitions. Celle-ci vient d'une ancienne boulangerie, celle-là du Palais fédéral! On a fait en sorte de pouvoir utiliser ce matériel sans pour autant défigurer la construction d'origine», relève Philippe Queloz.

Sur le plancher patiné, des supports d'épicerie débordent de pigments et de tubes de peinture, des petites sculptures et surtout des objets, de toutes sortes. Tablettes de fenêtres, étagères, tables, toutes sont envahies de modestes pièces. Comme cet emballage de thé de Chine. D'un bleu merveilleux, rendu velouté par une feuille de pergamine, il attend «l'effet croche-pied» cher à l'artiste-résident. Car dans ce chaos inspiré, Philippe Queloz puise son inspiration, son intuition. «Des petites choses qui sont posées là depuis des mois, voire des années, tout à coup trouvent leur place, spontanément, dans un travail en cours.»

Un peu comme les fenêtres. Celle du Palais fédéral, porte vitrée plus très réglementaire, est entrouverte sur la fameuse passerelle. A l'image de cet atelier collectif, qui jette des ponts entre artistes. «Les Bernois», comme on les appelle ici, peuvent dormir à l'étage. D'où ils aperçoivent, par une fenêtre basse dont on devine la naissance difficile, le coin cuisine. Sans doute le plus riche, d'ailleurs, d'objets en attente. Où sera ce sachet de thé dans quelques semaines? Imbibé de gouache, il ira déposer son empreinte sur de grandes pages blanches. Et ce cheval imprimé sur un paquet de poix de boucherie? Transformé en tampon, il galopera le long du mur des Halles de l'Hôtel de Ville de Porrentruy, ouvrant la voie à une série d'objets pauvres et intimes, ondes tracées sur papier calque, tissu déchiré, jusqu'à une peinture de format rond, «la toile de fond». Au-dessus de ce parcours digne des adeptes de l'Oulipo, des rubans jaunes maintenus écartés par des piquets de bois composent une clôture de pâturage presque incongrue si elle n'était aussi aérienne. Comme la passerelle.

Philippe Queloz & Max Grauli, à l'Espace d'art contemporain (Les Halles),

rue Pierre-Péquignat 9, Porrentruy.

Jusqu'au 25 juillet, je 19-21 h, sa-di 14-18 h.