Une ancienne fabrique d'horlogerie, comme Le Locle en compte beaucoup. Celle-ci est toute jaune. Au rez-de-chaussée, un atelier hybride, encore empreint des activités passées, constellé de poussière argentée. Giorgio et Eliane Staro se partagent cet espace. Lui est l'inventeur du «meilleur châssis pour toile existant sur le marché, mais trop cher pour la majorité des artistes», elle est assistante, entre autres, du peintre allemand Günther Förg.

Drôle de mariage que celui qui unit les machines-outils aux toiles monochromes de Förg ou d'Olivier Mosset qui s'appuient aux fenêtres. Giorgio Staro se définit comme le manuel du tandem et désigne Eliane comme le cerveau de l'affaire. Une affaire qui, financièrement parlant, n'en est pas vraiment une. «Quand j'ai mis au point mon fameux châssis, je me suis dit: ça va marcher, tout le monde va vouloir utiliser ce système. Je l'ai donc fait breveter. Cela m'a coûté très cher et personne n'a jamais cherché à le copier!»

Et pourtant: le châssis Staro est une célébrité, une sorte de Rolls Royce du genre. Fabriqué à partir de profils en aluminium qui s'emboîtent, il permet une tension optimale de la toile grâce à un système de clés de serrage dans les angles. Grâce à lui, la toile ne gondole plus, la tension peut être adaptée à tout moment. Et, qualité très appréciée des artistes, l'arrière de la toile n'est pas encombré de traverses qui marquent le toucher de la surface, comme c'est le cas dans une construction traditionnelle. Même pour les très grands formats. Giorgio Staro montre une de ses réalisations, dans une chapelle à Manosque, décorée de peintures de Carzou: coins et recoins, habillages autour des colonnes à chapiteaux, tout l'intérieur a été couvert de ses châssis qui se prêtent à toutes les configurations.

Seuls donc quelques artistes aux solides moyens financiers et conquis par le système s'offrent la Rolls de Staro. Ce sont aussi les plus ouverts, technologiquement parlant. «Certains sont très réticents, simplement parce que j'utilise de l'aluminium. Pour faire de la vraie peinture, il faut selon eux un attirail bien défini, qui va de la toile de lin au châssis en bois, en passant par le béret et la peinture à l'huile en tube», dit l'inventeur en riant.

Le téléphone sonne, des flashes s'allument dans l'atelier. «Sinon je n'entends rien à cause des machines.» En face de ces dernières, des chevalets monumentaux soutiennent des toiles qui ne le sont pas moins. Des toiles rondes de Mosset ou de grands monochromes de Förg, réalisés ici même. «Les artistes viennent travailler chez nous, en particulier quand il s'agit de grands formats, difficiles à déplacer jusque dans leurs ateliers. Nous sommes aussi équipés pour des projets artistiques autres que la peinture, par exemple des structures pour des sculptures, de la menuiserie, des charpentes, de la mécanique.»

Ce lien avec les artistes passe par Eliane Staro. Dans le bureau de l'ancienne fabrique, elle se raconte doucement, par bribes. «J'ai commencé comme maquettiste en architecture au Tessin puis en Allemagne, à la fin des années 50. J'ai tout appris grâce à des artisans heureux de partager leur savoir-faire. J'ai eu plusieurs ateliers où je travaillais aussi bien sur des objets en bois ou en plâtre pour des sculpteurs et des créateurs de meubles. J'ai aussi dessiné des chaussures, des bijoux fantaisie, restauré des sculptures anciennes. Puis nous avons eu, avec Giorgio, un grand atelier de restauration de meubles au Tessin, où nous avons notamment collaboré avec la Fondation Thyssen. Parallèlement à ces chantiers, Giorgio achevait de développer son châssis en aluminium. Nous étions voisins avec le peintre Martin Disler et c'est par lui que nous avons commencé à travailler avec des artistes.»

Un peu par hasard donc, Eliane est devenue assistante d'artistes. Pour Günther Förg notamment, elle s'occupe de préparer les toiles et les maquettes, de superviser les chantiers. Mais elle n'a jamais cessé de mener d'autres projets, pour son propre compte. Derrière une paroi vitrée, on aperçoit un portant métallique auquel sont accrochés des vêtements précieux, en soie sauvage et en laine. Une nouvelle passion d'Eliane, qu'elle partage avec Esther Ramseier, spécialisée dans le tissage et le tricotage de matières rares. «J'apprends beaucoup avec elle, comme je l'ai toujours fait: avec amour», dit-elle, ajoutant, comme une confidence: «A 16 ans, j'ai dit à mon père: je ne travaillerai jamais pour un chef. J'ai tenu bon.»

L'orage gronde sur Le Locle. Pourquoi avoir quitté le soleil tessinois? «A un moment donné, nous avons restauré une église pour des Capucins, au Tessin, se souvient Giorgio Staro. Nous leur avons demandé s'il existait en Suisse des monastères vides où nous pourrions nous installer. Ils nous ont donné une liste de lieux, et Eliane est partie pour les visiter. En chemin, elle est tombée sur cette fabrique vide. Et nous y sommes venus.» Encore un hasard.