«Ici, c'est mon atelier-annexe No 1.» Sous la vigne en plein mûrissement de l'Osteria Chiara, à Muralto, Niele Toroni termine son repas. Tout le monde le connaît ici. Normal, il y est né, même s'il vit à Paris depuis 1959 (lire ci-contre). Juste à côté de cette drôle d'«annexe», une maison haute, façade blanche, volets bleus. De la rue, Niele Toroni en montre un des balcons, donnant sur le lac. Pour se protéger des regards de ses voisins, il a suspendu de chaque côté de la barrière deux toiles cirées blanches «empreintées» de bleu. Sa peinture: les empreintes de pinceau No 50 répétées à intervalles réguliers de 30 cm. «C'est un ami d'ici qui me fournit ces toiles. Je les ai fait poinçonner dans les angles supérieurs et les accroche à mon balcon. Cela signale aussi à mes amis que je suis à Muralto.»

Le studio? Aussi petit soit-il, il s'agit d'un véritable atelier, mêlant repos estival et travail. Partout, des empreintes: rouge sang sur le mur de la cuisine-entrée, blanches sur des feuilles de couleur tirées d'un cahier de dessin pour enfants, vertes sur une toile cirée, accrochée haut. Une des rares pièces «anciennes» que Toroni a conservées. Elle date de 1967 et se trouvait chez ses parents. «Je ne suis pas fétichiste», dit l'artiste en servant un nocino, un alcool de noix de la région.

Dans la pièce unique, un futon, une table de travail, une armoire-secrétaire ancienne, une bibliothèque et deux longs clous fichés dans le mur. Un pour les vêtements de sa femme, un pour les siens. Le minimum, ou plutôt l'essentiel. Comme sa peinture, qui n'a pas varié d'un iota depuis trente ans. «Quand on me dit que je fais la même chose depuis des décennies, je pense à ces gens qui se lèvent tous les matins à la même heure, qui travaillent toute l'année sauf pendant leurs dix jours de vacances, qui ont peur dès que leur «pompe» ne travaille plus exactement au même rythme et courent chez le médecin pour se rassurer, et je me dis: et moi, on me reproche de me répéter, de n'avoir rien inventé depuis tout ce temps?»

Il montre le tableau qui chaque matin s'ouvre sous sa fenêtre, comme un Matisse. «La répétition, c'est la vie, comme le cœur qui bat, comme ces belles tuiles régulières, comme la surface du lac, toujours la même, jamais deux vagues identiques. Alors la répétition des empreintes serait ridicule? Oui, on me l'a dit très souvent mais maintenant je ne m'énerve plus. Ce n'est pas mon problème.»

Personne ne parle avec autant d'emphase d'un simple studio avec vue sur le lac. Et sur la rue, en contrebas. «Hé, Giovanni, viens donc ici», hèle-t-il par la fenêtre. Giovanni Varini, son assistant, monte partager un verre de nocino. La chaleur est écrasante, mais on ne dit pas non à Toroni, grand bonhomme par la voix, la stature et la générosité. «C'est lui qui m'aide, il marque les emplacements des empreintes quand je fais une intervention quelque part. Hier, nous étions à Bellinzone *. Il y a là un espace d'art contemporain et on m'a demandé de participer à une exposition collective, avec pas mal de jeunes artistes. J'ai choisi un coin sous le plafond, comme les hirondelles. Je prends souvent des endroits dont personne ne veut et je ne dérange personne. Après, le travail/peinture, lui, peut en déranger quelques-uns.» Il n'en a pas tout à fait été ainsi pour le studio. «Je l'ai trouvé par hasard. Quand j'ai vu le lac, les toits par la fenêtre, la lumière, les camélias, je l'ai tout de suite pris, à l'année. Depuis la mort de mes parents, je ne venais plus beaucoup dans la région. L'âge aidant, j'avais envie de pouvoir revenir ici régulièrement.»

Une intervention à Glaris, notamment, faite de cinquante papiers, réalisés pour une partie dans le studio de Muralto. «J'avais tendu des filins métalliques à travers la pièce, pour les sécher tout en pouvant continuer à vivre ici.» Ou encore cette porte dérobée à Londres, sur le flanc de la Serpentine Gallery. «Les gens ont vu ça sans mettre un pied dans la galerie, en promenant leur chien.» Et cette exposition bordelaise, au CAPC, où les empreintes ont été faites sur des tonneaux disposés en pyramides, la façade d'une cabane en pleine vigne, les volets d'une roulotte de chantier, les murs du Musée national d'art moderne à Paris, ceux tout en dorures du Castello de Rivoli à Turin, la façade de l'Hôtel de la Furka. Y sont-elles encore toutes? «Je n'en sais rien. Je pense plutôt à mon exposition, en octobre à Tokyo.»

En quittant le studio, les empreintes rouges attirent une dernière fois le regard. «Bien sûr que tu peux le faire dans ta cuisine si tu veux. Tout le monde peut le faire. Il suffit d'appliquer un pinceau No 50 sur la surface donnée. La peinture, c'est la peinture. C'est aussi simple, essentiel et complexe que cela.»

* Exposition collective «999», Centre d'art contemporain, via Tamaro 3, Bellinzone, jusqu'au 19 septembre, ma-di 14-19 h. Tél. 091/ 825 40 72.