Sa maison rose, sur le Züriberg, abrite les œuvres et les ombres de trois générations de peintres. Energique et vive, Hanny Fries fait de grands signes par la fenêtre, descend accueillir les visiteurs et fait remarquer la belle mosaïque au sol de l'entrée. Dans l'escalier, une peinture murale montrant une petite fille en robe rouge – la mère de Hanny Fries – date de cette époque où les bâtisseurs étaient aussi décorateurs. On entre dans l'atelier qu'elle a repris dans la maison familiale, à la mort de son père, dans les années 70. «Excusez le désordre, je n'ai pas encore tout rangé.» D'un geste, elle balaie la salle, sur deux niveaux. «Ce sont les retours de mon exposition rétrospective qui vient de se terminer au Kunsthaus de Zurich.»

Partout, des toiles de petites et grandes dimensions déclinent les thèmes favoris du peintre: des rues et des places, des salles d'attente de gare, souvent vides, des plages bondées, des natures mortes. Hanny Fries cultive un amour inconditionnel de la simplicité. Ici des entonnoirs émaillés s'empilent dans un coin; là des brioches emballées sous vide, collectionnées pour leurs «si belles formes». Sur le bord de la fenêtre haute obscurcie par les arbres du jardin, un porte-chapeaux à plusieurs branches, qu'elle a obtenu dans une boutique parisienne après de longues négociations. «Un vrai ready-made, dit-elle en riant, c'est mon hommage à Marcel Duchamp.»

Cette grande pièce en deux niveaux n'est pas très claire pour un atelier de peintre. «Je n'ai pas besoin de beaucoup de lumière. Je travaille sur croquis, dehors, sur le vif. J'habite en dessus de mon atelier, mais je fais de grands détours par la ville pour me rendre de mon appartement à mon chevalet! En chemin, je note les couleurs, dessine au stylo à bille. De retour ici, je peins, par cœur.»

Sur une armoire à tiroirs s'étalent ses petits cahiers à anneaux, couverts de dessins: des lieux en marge de notre mémoire, que nous ne voyons plus à force d'habitude. Sur son chevalet, à côté d'une vraie palette de peintre épaisse de plusieurs couches de couleurs, trône une toile en cours: un petit café de la gare de Zurich, transformé récemment en «restaurant bio pour dames», explique-t-elle avec une moue de désapprobation. «Quand je suis allée y faire des croquis, c'était un endroit un peu sale, avec des habitués, un petit coin oublié par les adeptes du propre-en-ordre. J'y suis allée des dizaines de fois, croquer discrètement ce morceau d'un monde à part voué à disparaître.»

Comme elle croquait, du côté de Moillesulaz, à Genève, les paysages alors champêtres qui s'étendaient juste après la frontière. «J'ai vécu dix ans à Genève, avec mon premier mari, l'écrivain Ludwig Hohl. J'y ai fait mes études aux Beaux-Arts. C'était pendant la guerre, je prenais le tram et me rendais près d'Annemasse, pour peindre dans les champs.»

Sur un autre chevalet, deux toiles chères à Hanny Fries: un autoportrait à la touche impressionniste de Sigismund Righini, son grand-père maternel, et une petite nature morte, du même. Au sol, un portrait d'elle, enfant, par son père, Willy Fries. «Nous sommes peintres depuis trois générations. C'est formidable, non? Mais je ne peins ni comme mon père ni comme mon grand-père, même si je les admirais beaucoup tous les deux. Disons que je tiens des deux: un peu de la folie de Righini le tourmenté, un peu du caractère raisonnable de mon père, fin portraitiste.»

Elle sert des gâteaux, montre les grandes armoires où sont enfermés des centaines de dessins qu'elle a réalisés, trente ans durant, au Schauspielhaus de Zurich. «Je dessinais pendant les répétitions de théâtre, comme illustratrice, cela nous faisait manger. J'ai fait le portrait de Cocteau, de Ionesco, de Ramuz aussi, par l'intermédiaire d'Albert Mermoud, alors responsable à la Guilde du livre.» Comment se déroulait la séance de pose? «Pas de séance de pose, on me présentait, puis ils poursuivaient leur travail. Qu'ils soient célèbres ou non, il faut que les gens qu'on dessine vous oublient, sinon ça ne va pas.»

En quittant cet atelier à la fois transgénérationnel et très marqué par la personnalité de Hanny Fries, on jette un œil sur des photographies d'elle, revenues du Kunsthaus. Son visage, ses attitudes la montrent comme une femme tranquillement rebelle à toute forme de convention, peignant, parlant, toujours une cigarette entre les doigts. «Vous n'avez jamais arrêté de fumer, n'est-ce pas?» «Jamais! Quand on court, pourquoi s'arrêter?» dit-elle en rallumant une blonde.