Reportage

A Athènes, l’art inscrit dans la cité

Si l’art ne peut pas changer le monde, il ne peut pas s’en désengager non plus. Ce principe guide la documenta 14 qui ouvre ses portes à Athènes, avant Kassel. Avec un programme riche et très impliqué dans la ville antique et contemporaine

Née en 1955 à Kassel pour redonner toute sa dimension et sa liberté à l’art après le nazisme, la documenta se frotte cette année plus que jamais avec la réalité du monde. Ainsi, la manifestation quinquennale ouvre à Athènes ce week-end. «Ladies and gentlemen, and all the others»: en interpellant ainsi le public lors de la conférence de presse donnée jeudi dans l’imposante salle de concerts du Megaron, Adam Szymczyk a clairement donné le ton. Mais ne nous méprenons pas, le directeur artistique de Documenta 14 ne surfe pas sur un phénomène de mode. Si la question du genre est ici abordée, c’est bien comme une manière de considérer chacun dans sa spécificité et dans son lien au monde. Comme cette documenta, qui considère Athènes pour elle-même et pour son lien, passé et actuel, au monde. D’ailleurs, cette édition est sous-titrée «Apprendre d’Athènes».

Parlement des corps

Paul B. Preciado, philosophe et activiste transgenre, qui appartient à la quinzaine de curateurs dont s’est entouré Adam Szymczyk, a bien sûr relancé cette dimension lors de son intervention, qui fut aussi une des plus engagées, s’inscrivant directement dans un combat contre les extrêmes droites arrivées au pouvoir, ou prêtes à le prendre. Le responsable des programmes publics développe dans Athènes, comme plus tard à Kassel, un Parlement des corps qui rompt avec toute forme d’institutionnalité et invite à inventer, et à exercer, de nouvelles libertés, dans la tradition des sociétés ouvertes et libératrices comme la Société pour l’abolition de la traite des esclaves, crée dès 1787 en Angleterre.

Ainsi, une Société des amis d’Ulises Carrión, inspirée par l’artiste sans frontières que fut le Mexicain (1941-1989) est-elle née en décembre, tandis que d’autres mouvements se sont donné des buts plus directement politiques, portant sur la notion d’apatride ou celle de nécropolitique, cette forme de souveraineté définie comme porteuse de mort par l’essayiste africain Achille Mbembe. Paul B. Preciado s’est dit très influencé dans la conception de son programme par l’actualité grecque depuis le référendum de juillet 2015 refusant les mesures d’austérité, et par la présence des Grecs dans les rues d’Athènes, conjointement à celles des migrants. Lui qui a perdu une partie de sa famille sous le franquisme a aussi réalisé avec émotion que ce parc Eleftherias, ou parc de la Liberté, qui lui a été proposé comme base géographique de son travail, accueillait un petit musée mémorial aux victimes de la dictature des colonels.

Le risque du chaos

La conférence de presse a aussi été musicale. A commencer par ce puissant lever de rideau sur toute l’équipe de cette documenta rassemblée sur la scène, mêlée avec les artistes, pour interpréter Epicycle, une pièce de Jani Christou, créée en 1968 à Athènes. Le compositeur, figure brillante de la musique contemporaine tué à 44 ans dans un accident de voiture en 1970, y prend le risque du chaos en laissant une grande liberté aux interprètes – peu importent leurs instruments – qui doivent assurer un continuum sonore. Le public lui-même pourrait alors interférer, ce qui correspond tout à fait à l’injonction d’Adam Szymczyk qui invitait chacun, et notamment les journalistes, à s’impliquer, évoquant tout autant le travail critique sur la documenta que le témoignage sur les événements du monde.

L’injonction prenait tout son sens avec le dernier intervenant, Charif Kiwan, venu parler au nom du collectif de vidéastes syriens Abounaddara, déjà remarqué à la Biennale de Venise en 2015. «Nous ne sommes pas des artistes, nous sommes des artisans dans la guerre», a-t-il spécifié, la guerre en Syrie se jouant aussi par la fabrication et la diffusion d’images. En cherchant à produire d’autres sortes d’images, Abounaddara lutte contre la banalisation de ces témoignages de crimes contre l’humanité qui passent désormais de façon si ordinaire sur nos écrans. Dans cette même prestigieuse salle de concert, l’Orchestre philharmonique des Syriens expatriés et l’Orchestre d’Athènes interpréteront ensemble la Symphonie n° 3, dite symphonie des chants plaintifs, du Polonais Henryk Górecki, ce samedi pour l’ouverture au public de la documenta.

Rompre avec la culture hors sol de l’art contemporain

Agir par les arts visuels, performatifs, musicaux, au-delà des disciplines, c’est un des points forts de cette quinquennale. Ainsi, l’aspect musical est-il particulièrement développé dans les expositions et événements accueillis par le Conservatoire. On retrouve dans ses grandes salles nombre de plasticiens qui travaillent sur le rythme, fabriquent des instruments de musique, ou même composent.

C’est là un des quatre lieux phares de la manifestation, même si Adam Szymczyk incite à ne pas se fixer sur eux, mais à explorer par quartier, sans mésestimer le foisonnement de rendez-vous inscrits dans la cité. Car cette Documenta travaille activement à rompre avec la culture hors sol de l’art contemporain, c’est-à-dire avec cette suite d’expositions qui depuis quelques décennies se sont succédé à travers le monde mais pourraient la plupart du temps avoir eu lieu partout, si peu en lien avec le territoire qui les accueille. Ces derniers mois déjà, cette implication a donné lieu à des maladresses, des malentendus, un risque assumé par cette édition qui ne s’enferme pas dans les musées.

Inégalités Nord Sud

On a pu l’expérimenter par exemple sur la place Syntagma, ce vendredi, avec la mise en place de l’installation performative du Ghanéen Ibrahim Mahama. Avec une vingtaine d’assistants, comme il l’avait déjà fait sur deux autres places d’Athènes, il a déployé et cousu ensemble de vieux sacs de jute qui servent au transport du cacao, une de ces matières premières soumises aux lois du marché et symbole des inégalités entre Nord et Sud. L’œuvre, porteuse aussi de références fortes aux grands et douloureux déplacements de populations de l’entre-deux-guerres entre la Turquie et la Grèce ou à la grande industrie de l’armement Henschel, basée à Kassel, est forte, sans conteste.

Mais elle est d’autant plus intéressante qu’elle doit dialoguer avec la vie de la place, négocier l’espace avec les petits marchands ambulants et les manifestants kurdes, qui ont déployé leurs panneaux, leurs chants et danses aussitôt les sacs pliés.


Documenta 14, Athènes, jusqu’au 16 juillet, www.documenta14.de

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