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Atiq Rahimi transpose «Crime et Châtiment» dans Kaboul en guerre

L’écrivain franco-afghan, Prix Goncourt 2008, imagine un Raskolnikov kabouli, hanté par l’œuvre de Dostoïevski, qui commet le même crime et s’entête à demander aux moudjahidin ce que serait un monde sans Dieu

Genre: Roman
Qui ? Atiq Rahimi
Titre: Maudit soit Dostoïevski
Chez qui ? P.O.L, 312 p.

I l y a presque dix ans, un dimanche après-midi, Atiq ­Rahimi buvait du thé à la Comédie de Genève. Le romancier franco-afghan expliquait que l’écriture de ses livres entraînait chez lui des réactions physiques parfois difficiles. Terre et cendres (P.O.L, 2000), Les Mille Maisons du rêve et de la terreur (P.O.L, 2002) avaient engendré leurs lots de zona et de migraines violentes. Le prix à payer pour une écriture qui tisse étroitement les fils biographiques avec une terre retournée par la guerre? Une nécessité impérieuse de régler ses comptes avec les terreurs subies, la noire (religieuse) et la rouge (communiste)? Tout cela à la fois.

Après ces traversées, les remises à flot intérieures exigeaient du temps. Atiq Rahimi écrivait alors dans sa langue maternelle, le persan. En 2008, il fera le choix du français, avec un sentiment d’évidence. Cela donnera Syngué Sabour (Pierre de patience), salué cette année-là par le Prix Goncourt.

Comme une plaie qui ne se referme pas, l’Afghanistan reste le théâtre permanent des explorations et des questionnements. Et les personnages y déambulent, enfermés en eux-mêmes. C’est une constance aussi, ces soliloques d’aliénés qui se raccrochent aux choses minuscules, à l’instant juste d’après, histoire de se persuader qu’ils comptent encore parmi les vivants. Dans des décors atomisés par les bombardements et la peur, le grand-père de Terre et cendres, la femme de Syngué ­Sabour agrippent l’attention du lecteur par des procédés formels. Comme l’emploi de la deuxième personne par le narrateur de Terre et cendres.

Ce n’est pas une surprise de voir aujourd’hui Atiq Rahimi tremper Crime et Châtiment de Dostoïevski dans le bain révélateur de la réalité afghane. Les trois premiers romans contenaient chacun un ou plusieurs pans des interrogations et des déambulations fiévreuses du Raskolnikov de Dostoïevski.

Le pari n’en demeure pas moins gonflé. Mais Atiq Rahimi désamorce les pièges de la transposition en plaçant d’emblée son Rassoul-Raskolnikov dans la position accablée du pasticheur raté. Une posture qui rejoint évidemment celle que le héros de ­Dostoïevski enrage de devoir supporter pour lui-même… Bref, la mise en abyme fonctionne d’emblée.

Dans le Kaboul des années de guerre civile, après le départ des Soviétiques, ce jeune homme décide de tuer l’usurière-maquerelle nana Alia. Lorsqu’il comprend que la vieille femme s’apprête à prostituer Souphia, la jeune femme qu’il aime, il passe à l’acte.

S’ensuit une longue déambulation hébétée de Rassoul, qui ne cesse de se souvenir de son modèle littéraire mais connaît ses propres cauchemars comme le fait de devenir aphone sous l’effet du choc émotionnel. Un silence qui l’enfonce dans l’isolement le plus total, la déchéance et des séjours de plus en plus fréquents à la fumerie de haschisch, la sâqikhâna.

Son obsession pour l’écrivain russe vaut à Rassoul d’être pris pour un communiste et d’être passé à tabac par les moudjahidin. Le jeune homme ne se démonte pas et explique au commandant Parwaiz, chef de faction, pourquoi selon lui Crime et Châtiment «est à lire en Afghanistan, un pays autrefois mystique qui a perdu le sentiment de responsabilité».

Taraudé par la culpabilité et le fait que personne n’a remarqué son crime (le cadavre a disparu mystérieusement), Rassoul, sur les traces toujours de Raskolnikov, se rend à la justice. Le procureur (le juge Porphyre chez Dostoïevski) est l’un des personnages les plus réussis. La scène où Rassoul débarque dans ce qui reste du palais de justice et tombe, au fond d’un couloir, sur ce procureur occupé à ânonner des listes de noms est l’une des plus remarquables. Après vingt ans de guerre, annoncer d’avoir tué quelqu’un ne fait aucun effet même sur un procureur. Surtout qu’il n’y a plus personne pour s’occuper d’un quelconque prisonnier. «Qu’est-ce que tu veux? La prison? Ton âme est prisonnière de ton corps, et ton corps prisonnier de cette ville», lance le vieil homme au jeune criminel.

Rassoul, dans ses fantasmes de toute-puissance et de rédemption, s’imaginera un instant pouvoir payer pour tous les crimes commis dans le pays au nom du pouvoir, de Dieu, de la guerre. Son sacrifice, rêvé, désiré, pourrait réveiller ses compatriotes de la torpeur guerrière, susciter le sursaut salvateur qui permet de se regarder en face et de stopper la spirale infernale de la vengeance. Et commencer enfin le travail de deuil et revivre.

Mais personne ne veut du sacrifice de Rassoul. Le Raskolnikov afghan n’aura pas le châtiment qu’il souhaite. Quelqu’un d’autre s’en chargera, belle figure de combattant, qui rappelle, de loin, celle du commandant Massoud.

Le roman s’achève sur une note désabusée, lasse. Rassoul, l’amoureux, le vaniteux, l’exalté, l’idéaliste, le criminel miteux, ne veut plus rien. Sauf peut-être préserver la mouche qui volette dans sa cellule. Elles survolent tout le roman, les mouches, indifférentes au désastre.

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«Maudit soit Dostoïevski»

«A peine Rassoul a-t-il levé la hache pour l’abattre sur la tête de la vieille dame que l’histoire de «Crime et Châtiment» lui traverse l’esprit. Elle le foudroie. Ses bras tressaillent; ses jambes vacillent. Et la hache lui échappe des mains»
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