Il y a deux ans, Atom Egoyan nous promettait De beaux lendemains. Les voici, en effet magnifiques: Le Voyage de Felicia, même typiquement teinté d'amertume, est un nouvel enchantement. En portant à l'écran un roman de l'Irlandais William Trevor (publié en 1994), le cinéaste canadien s'est à nouveau surpassé. Rappelons juste que, présenté au dernier festival de Cannes, le film figurait parmi les favoris à la Palme d'Or avant que le jury présidé par son compatriote David Cronenberg ne délivre son surprenant palmarès. Qu'importe. Pour nous, on aura depuis longtemps oublié le combat désordonné de Rosetta que le voyage initiatique de Felicia continuera à nous hanter. Comme quoi, plutôt que de s'encombrer d'effets de réel un tantinet naïfs, il vaut parfois mieux embrasser pleinement l'imaginaire.

Fille d'Irlande, Felicia débarque en Angleterre à la recherche du premier homme qui lui a dit qu'elle était belle. Elle en est tombée éperdument amoureuse, il l'a mise enceinte. Puis, il a disparu sans laisser d'adresse, laissant juste entendre qu'il allait travailler dans une fabrique de tondeuses à gazon du côté de Birmingham. Dans cette dernière ville, Mr. Hilditch est un quinquagénaire installé dans sa routine: chef de cantine apprécié, il vit dans le culte de sa mère décédée, une ancienne vedette d'émissions gastronomiques dont il a conservé toutes les vidéos. Le jour où il croise Felicia errant dans la banlieue et lui propose très respectueusement de l'aider, on devine que cette rencontre sera fatale. Mais pourquoi? Et pour qui?

Narrateur hors pair, Egoyan est passé maître dans l'art de dévoiler ses cartes au fur et à mesure. Qu'on se souvienne des constructions alambiquées mais si fascinantes de The Adjuster et d'Exotica! Au moment où le cinéaste place la dernière pièce de son puzzle, celle qui éclaire tout, un frisson vous parcourt l'échine. Ici, malgré une trajectoire apparemment plus rectiligne, une simple alternance entre les deux protagonistes de toute évidence destinée à converger, le cinéaste a tôt fait de s'évader du côté de l'image mentale: souvenirs de la jeune fille qui se remémore les événements qui l'ont décidée à quitter son vert pays, vidéos de Mr. Hilditch qui déclenchent elles aussi des bribes de mémoire traumatisée. Dès lors, la rencontre devient celle de deux rêves incompatibles, d'une logique de vie et d'une logique de mort, de deux enfants dont l'un, adulte avorté, n'a que l'apparence d'un brave papa.

Un suspense étrange

et insidieux

Voilà pour le pourquoi. On ne dévoilera pas le pour qui, puisque Le Voyage de Felicia fonctionne aussi – c'est une première pour Egoyan – sur un suspense. Suspense étrange, à vrai dire, aussi insidieux que le sens du danger distillé au fur et à mesure de ce qui nous est révélé. Mr. Hilditch n'est pas Norman Bates ni Hannibal le cannibale, mais quelle est donc cette compulsion, elle aussi attestée par des vidéos collectionnées avec soin, de rencontrer des jeunes femmes, apparemment des prostituées? Et que sont-elles devenues? Jamais la psychose de cet homme ne nous sera expliquée, réduite à un cas d'école bien documenté. Ce qui est sûr, par contre, c'est que la rencontre d'une jeune fille à la fois pure et déjà mère vient poser un problème insoluble à son esprit bien compartimenté.

Encore une fois chez Egoyan, le nœud du problème ne peut être que familial. Père incapable d'exprimer son amour pour Felicia, mère étouffante pour Hilditch. D'un côté, le cinéaste propose un mélodrame irlandais, avec chômage et nationalisme en toile de fond; de l'autre, une tragi-comédie franco-britannique qui passe par l'estomac et l'enregistrement. S'il s'avère doué dans les deux registres, son originalité foncière éclate vraiment dans le second: la performance d'Arsinée Khanjian (Mme Egoyan), irrésistible de drôlerie en télécuisinière de choc, se double bientôt d'une mise en abyme de toute beauté, qui laisse deviner comment un garçon obèse qui ne cadrait pas (littéralement) à la télévision est devenu le metteur en scène pervers de sa vie.

Il est des cinéastes qui, tout à leurs brillantes constructions, en oublient de faire vivre leur film. Rien de tel chez Egoyan. Chaque scène est habitée, vibre d'espoir, de solitude, d'amour ou d'horreur, le regard restant de surcroît disponible pour vraiment capter un paysage, le laisser exercer sa fonction mystérieuse. Egoyan comme fils illégitime de Joseph Losey et de Michelangelo Antonioni? La fiction en train de se faire et de se défaire tout à la fois, en somme. Grand ordonnateur de récits que l'on rêve bouclés, cet auteur singulier ne saurait oublier qu'ils sont invariablement fondés sur un sentiment de perte, une béance qui les condamne à la suspension. D'où sans doute leur impact unique.

Seule faiblesse de ce nouveau film, un «climax» qui ne convainc pas vraiment dans son mélange de grotesque et de révélation quasi religieuse. Heureusement, Egoyan aura tôt fait de se rattraper par un de ces épilogues dont il a le secret. Triste et beau, entre compassion et mystère.

Comme ses autres films, celui-ci ne révélera sans doute toutes ses richesses qu'à une deuxième vision. Mais on aurait tort de s'en offusquer, tant il est vrai que c'est en général la marque de l'authentique chef-d'œuvre. Au minimum, on rentrera intrigué, touché par la grâce de la toute jeune Elaine Cassidy et fasciné par l'onctueuse composition de Bob Hoskins. En eux, un drame impalpable a trouvé sa parfaite incarnation.

Le Voyage de Felicia (Felicia's Journey), d'Atom Egoyan, avec Bob Hoskins, Elaine Cassidy, Arsinée Khanjian, Peter McDonald, Gerard McSorley, Brid Drennan, Claire Benedict.