Cinéma

En attendant de prendre le large

«L’Escale», de Kaveh Bakhtiari, plonge dans l’enfer de l’émigration

En attendant de prendre le large

Documentaire «L’Escale» plonge dans l’enfer de l’émigration

Ils sont une poignée d’immigrants iraniens bloqués en Grèce à squatter la «pension» d’Amir. Dans cet appartement en sous-sol, Rassoul, Kamran, Farshad, Yasser, le cousin Mohsen, sans oublier Hamid ou Gayana l’Arménienne, se serrent les coudes, vivent dans l’angoisse d’être arrêtés, expulsés, et dans l’espoir d’«aller plus loin en Europe». Kaveh Bakhtiari a passé un an en leur compagnie avec sa petite caméra vidéo (LT du 29.08.2013).

Né à Téhéran, le jeune cinéaste est arrivé en Suisse quand il avait 9 ans. Il a étudié à l’ECAL, à Lausanne, et son premier court-métrage, La Valise , a été remarqué dans de nombreux festivals. Dont celui du court-métrage, à Athènes, en 2010, où il apprend que son cousin Mohsen croupit depuis quatre mois en prison. Il lui vient en aide, puis partage le quotidien de cet immigré clandestin et de ses compagnons d’infortune.

Le premier mérite de L’Escale est de donner un nom et un visage à ces ombres dans la mauvaise conscience occidentale, ces damnés de la Terre qu’on ne connaît guère que sous l’angle statistique. Rassoul, Kamran et Mohsen ne sont pas des bandits, juste des désespérés, perdus entre un inaccessible rêve et une profonde mélancolie – voir les larmes de Yasser parlant par skype avec sa mère –, des êtres humains avec leurs qualités et leurs défauts, leurs disputes, leurs joies, leurs rêves…

Oranges amères

Le cinéaste relate les plans improbables pour obtenir des passeports, les rendez-vous ajournés avec les passeurs, les photos d’identité pas ressemblantes, les déguisements rudimentaires. Il les accompagne occasionnellement dans leurs rares sorties, vécues dans la peur du gendarme, et leurs pathétiques maraudes – secouer les orangers pour récolter quelques fruits amers. Il surprend même un moment de paix, sur une plage, autour d’un feu, lorsqu’un autochtone leur adresse la parole et sa fillette des sourires.

Kaveh Bakhtiari prend de la distance lorsqu’il suggère la frénésie désespérée du flux migratoire en filmant l’affolant ballet des tentatives d’évasion, dans la zone portuaire: anguilles humaines se glissant sous les grilles des douanes, singes humains gravissant les barrières barbelées, fourmis humaines s’agglutinant autour des camions qui roulent vers l’ailleurs, tandis que le navire appareille avec l’irréalité du paquebot d’Amarcord .

Dans la pension où végètent Farshad, Rassoul et les autres, «les repères se diluent, la folie guette. On ressent quelque chose proche de l’ivresse des profondeurs. On a l’impression de se noyer», commente Kaveh Bakhtiari. Après cinq ans d’attente, les naufragés de l’émigration perdent pied, connaissent des problèmes psychiques, craquent. Comme Hamid, qui s’est cousu les lèvres pour mener sa grève de la faim…

Parce qu’il réaffirme le principe imprescriptible de la dignité humaine, parce qu’il pose de judicieuses questions sur la place du cinéaste, L’Escale force l’admiration. Mais à filmer la stagnation, ce documentaire poignant est aussi menacé de stagnation. Telles sont les limites du cinéma en immersion.

VV L’Escale, de Kaveh Bakhtiari (Suisse, France). 1h45.

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