Genre: DVD
Qui ? Francis Ford Coppola (1974)
Titre: Conversation secrète
Chez qui ? Pathé

L’affaire commence par un magistral zoom en plongée sur une place de San Francisco où flânent des promeneurs. L’attention du spectateur est forcément attirée par un mime qui fait un pas de conduite aux badauds. Mais l’action se noue dans la périphérie des gesticulations du trublion. Un homme et une femme déambulent. Deux amoureux, seuls dans la foule? Pas vraiment: sur un banc, à la fenêtre d’un immeuble voisin, dans une camionnette, quelques hommes épient leur conversation.

Dans un hangar industriel contenant le nec plus ultra en matière de technologie acoustique, Harry Caul mixe les bandes jusqu’à obtenir un enregistrement clair de la conversation – qui recèle la mention d’un assassinat. Il part livrer le document à son commanditaire, mais refuse de confier les bandes au secrétaire (le jeune Harrison Ford). Dès cet instant, un sentiment de danger s’instille comme un venin dans la vie de Harry Caul, dans l’atmosphère du film et dans la vie que nous menons aujourd’hui.

Tourné par Francis Ford Coppola entre deux épisodes du Parrain, Palme d’or à Cannes en 1974, Conversation secrète est un époustouflant chef-d’œuvre, dont l’apparente austérité recèle des trésors de mise en scène – à l’image de la bande-son, un thème de piano reflétant l’intimité d’un héros ­cachant ses sentiments.

Précédant de quelques mois le scandale du Watergate (août 74), le film cristallise les dérives d’une époque, anticipe l’avenir et fonde ce courant paranoïaque qui irrigue depuis vingt ans l’audiovisuel américain – Les Trois Jours du Condor, X-Files, Person of Interest… Evidemment, les enregistreurs à bande avec leurs grosses ­touches en plastique gris et leurs molettes de réglages font figure de dinosaures par ­rapport à l’arsenal de l’espionnite ­contemporaine, bijoux d’électronique interconnectés, ­surveillance informatique généralisée avec assistance satellitaire…

Avec sa bonne bouille un peu renfrognée, barrée par une moustache et des lunettes à monture noire, l’immense Gene Hackman incarne Harry Caul. Un homme de 42 ans qui passe inaperçu avec son imper gris, un solitaire qui aime le jazz. Excellent technicien, il fait son job sans état d’âme: le contenu des conversations qu’il capte ne lui importe pas, seule compte la qualité du son. Le jour où il commence à prendre ses responsabilités morales marque le début de ses ennuis.

Ce personnage formidable a connu une troublante réincarnation en 1998 dans Ennemy of the State, film hautement paranoïaque de Tony Scott. Gene Hackman y tient le rôle d’un ancien agent de la CIA spécialiste des technologies de surveillance.

Le DVD évoque une fin alternative assez longue pour laquelle Coppola a fait des mises en place photographiques. Harry Caul est interrogé par la police et arrêté pour des meurtres qu’il n’a pas commis. Cette conclusion kafkaïenne aurait modifié l’essence du film. En l’écartant, Coppola rappelle que la grandeur du cinéma tient aussi à sa sobriété. L’image finale de Conversation secrète, à savoir Harry Caul soufflant dans son sax comme on exorcise sa peur après avoir saccagé son appartement en cherchant d’éventuels mouchards, est infiniment plus forte, d’un point de vue politique et métaphysique.