Futur antérieur

Les attentats et le grand retour de Thomas Hobbes

Jusqu’où sacrifier nos libertés au nom de la sécurité? Le philosophe anglais répond

A chaque attentat qui passe, le débat repart et fait tache d’huile. Jusqu’où sacrifier nos libertés au nom d’un impératif de sécurité toujours plus insistant? Ou, pour prendre les choses dans l’autre sens: quelle dose de risque les sociétés ouvertes peuvent-elles accepter afin de rester sans devoir se remettre en question? Outre-Atlantique, les doutes avaient été vite tranchés au lendemain du 11-Septembre, en suscitant critique et perplexité de ce côté-ci. Et puis les attentats se sont déplacés, faits toujours plus fréquents. La France a voulu constitutionnaliser l’état d’urgence, l’UE est mise sous pression pour revoir à la baisse la libre-circulation des personnes, dont elle a fait un de ses rares pilastres.

S’en prendre à la liberté de mouvement, ce n’est pas seulement revenir sur un des acquis les plus visibles de la Pax Europeae de l’après-guerre. C’est comme saper la liberté dans son principe: aller où je veux, parce que je le veux. Et si une bombe explose sur mon chemin, après tout, c’est mon affaire. Le clivage entre liberté et sécurité ne se résume pas à ses caricatures. Il tient à la racine de notre conception des rapports entre Etat et société, dont il révèle deux versions concurrentes mais complémentaires. Selon les uns, l’Etat est le garant de dernier recours du plein exercice des libertés, parce qu’il offre le seul cadre légal et protecteur où nos existences peuvent s’épanouir. Mais pour d’autres, son pouvoir régalien en fait au contraire une menace structurelle à l’égard des libertés. Il faut donc être sans cesse en alerte pour les défendre contre ses empiétements.

Activités subversives

Ce dernier parti pris a été parfaitement exprimé sur le blog d’un jeune professeur de lycée de la Seine-Saint-Denis, suspendu en février dernier pour «endoctrinement» (et son cas lui-même en serait une illustration). Il dénonçait les abus nés des mesures d’urgence qui ont suivi les attentats du 13 novembre: «Si le terrorisme peut effectivement menacer nos vies, seul l’Etat peut constituer une véritable menace pour nos libertés» («Le Cri des peuples», 28 décembre 2015). Vraiment? Pourtant, quand l’Etat manque à ses fonctions protectrices, la menace est d’autant plus sournoise qu’elle est souvent invisible et prend la forme d’une auto-limitation des libertés individuelles.

Contre toute attente, plusieurs phénomènes font de ce début de siècle le moment idéal pour célébrer le grand retour de Hobbes, théoricien de l’Etat tout-puissant, et démentir ses contradicteurs libéraux (Locke, Montesquieu, Rousseau, Adam Smith). A l’adresse de ceux qui rêveraient d’une société sans Etat, comme chez certaines espèces animales, Hobbes rétorque (et démontre) qu’il ne peut y avoir de société civile là où l’Etat n’existe pas. C’est-à-dire sans cession par les individus de leur liberté naturelle à une personne morale supérieure, l’Etat (Commonwealth dans le texte original, c’est-à-dire «bien commun»), en échange de la paix et de la sécurité nécessaires à l’accomplissement des activités qui font la civilisation humaine.

Dieu mortel

Cela n’exclut pas l’exercice des libertés particulières (que Hobbes compare au mouvement physique), sauf quand elles sont légitimement entravées par les prérogatives de l’Etat, dont les droits ne sont absolus que pour la sauvegarde de ses «sujets». L’Etat est donc à la fois un «dieu mortel» (par opposition au «dieu immortel» des religions), créé pour le bonheur des hommes, et une menace inquiétante, Hobbes en est bien conscient. D’où le nom métaphorique de «Léviathan» sous lequel il le désigne dans le maître livre qui en porte le titre (Léviathan, 1651). Mais attention, contrairement à la créature biblique, l’Etat est aussi fragile qu’il peut sembler redoutable de prime abord. Il ne repose, en fin de compte, que sur le consentement et la faiblesse des hommes qui lui donnent sens.

«Si l’on prend liberté au sens propre du mot, en tant que liberté corporelle, c’est-à-dire ce qui est délivré des chaînes et de la prison, il serait complètement absurde que les humains réclament, comme ils le font, une liberté dont ils jouissent de toute évidence. […] Si l’on prend liberté au sens de ce qui n’est pas sujet aux lois, ce n’est pas moins absurde de réclamer, comme c’est le cas, cette liberté par laquelle les autres peuvent devenir maître de nos propres vies. Et pourtant, si absurde que cela soit, c’est ce qui est exigé, par ignorance de ce que les lois n’ont aucun pouvoir de protéger les humains, s’il n’y a pas un glaive entre les mains d’un homme, ou de plusieurs, pour les faire exécuter.»

– Citation du «Léviathan» (trad. par Gérard Mairet, Gallimard)

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