La prise de conscience a eu lieu à Athènes. Helléniste, la Parisienne Laure Pécher faisait ses études là-bas. Elle se souvient qu'à chaque fois que la conversation glissait sur la littérature française, ses camarades grecs discutaient avec ferveur de tel ou tel auteur. Mais que le débat se déplace vers les auteurs grecs modernes et là Laure Pécher était condamnée au silence. «J'étais incapable de citer le moindre auteur. De retour à Paris, j'ai repris mes vieux manuels scolaires Lagarde et Michard. Et j'ai compris. Aucun auteur étranger n'était même évoqué.»

Ces oeillères sont posées depuis longtemps sur la tête des lettres européennes. Au bas mot, depuis le XIXe, grand siècle des légendes nationales. A cette époque, l'accent est mis sur l'exportation (et donc sur la traduction) des génies du lieu. En sens inverse, les frontières ne se lèvent pas. Sauf dans les empires comme l'austro-hongrois où les œuvres circulent bien, d'où une aisance germano-slave en ce qui concerne les livres qui perdure jusqu'à aujourd'hui.

Devenue éditrice au Serpent à plumes, Laure Pécher constate l'engouement des lecteurs pour la littérature étrangère et le nombre élevé de traductions. Mais la barre psychologique des années 1950 fait office de mur rédhibitoire. On traduit beaucoup les œuvres écrites après. Très peu, celles écrites avant. Pas un trou noir mais pas loin. «Les éditeurs redoutent que ces livres ne soient trop éloignés des préoccupations contemporaines. Que la curiosité du public ne soit émoussée avant même d'ouvrir la première page. Et puis les auteurs morts ne sont pas bons pour la promotion des livres. Pas d'interviews, ni de dédicaces, ni de télévision.»

Or, Laure Pécher en est convaincue, ces œillères-là ne valent pas mieux que les autres. En 2002, elle met en pratique son intuition et fonde avec trois comparses l'association à but non lucratif Les Classiques du Monde. L'équipe, cinq personnes, se met en chasse de trésors littéraires, chéris chez eux mais ignorés au-delà des frontières linguistiques. Dans leurs pays, ces livres-là, écrits cent, deux cents ans plus tôt, irriguent encore l'imaginaire collectif, fondent les vocations littéraires et artistiques, constituent la source de référence des écrivains, se retrouvent dans le langage commun, sur les écrans de cinéma et de télévision, en bande dessinée, etc. «Ces œuvres sont vivantes, et traduites, elles peuvent nourrir et donner de nouvelles forces créatives aux lecteurs et écrivains francophones», argumente Laure Pécher.

Un grand réseau où se féconderaient œuvres d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs, voilà le rêve. Une idée de patrimoine mais sans la poussière, sans les chuchotements compassés, sans monuments aux morts. Sur le site de l'association (http://www.lesclassiquesdumonde.org) et dans sa revue en ligne Helie, l'expression d'héritage littéraire, tirée de l'anglais, est proposée comme une alternative un peu moins grise. «Un texte classique, on s'en inspire, on y pioche, on le trahit, on le piétine. Peu importe. L'important est que l'on s'en serve», martèle Laure Pécher.

Marlyse Pietri des Editions Zoé à Genève accueille à bras ouverts l'équipée et son ambition: que les œuvres circulent, que ces traductions toutes fraîches ne dorment pas dans les rayonnages de quelques spécialistes. Un pays par an, c'est le tempo choisi à raison de trois, quatre livres par langue. Les pays concernés subventionnent principalement, des fondations participent aussi. Sept œuvres sont parues déjà. Laure Pécher a commencé par la Grèce, terrain connu. Et pisté les urgences comme le théâtre d'ombres de Karaghiosis, le Polichinelle de l'Empire ottoman, qui sévit des Balkans au Maghreb. La Genevoise Marie Gaulis a signé la traduction. Ont suivi quinze nouvelles d'Alexandre Papadiamantis, aimé de Milan Kundera et qui rappelle Maupassant dans la pureté des traits, et Garcia Marquez pour les jets surnaturels. Est sorti aussi de la nuit pour les francophones Erotokritos, roman de chevalerie du XVIIe écrit en vers.

L'Europe centrale, autre zone encore largement ignorée des traductions en français malgré le travail têtu des éditions lausannoises Noir sur Blanc. Pour la République tchèque, la Roumanie, la Pologne, se mettent en place des réseaux de traducteurs et de chercheurs chargés de pointer les oubliés les plus criants. Comme La Grand-mère de Bozena Nemcova, long récit publié en 1855, qui sonna le renouveau de la prose tchèque et inspira notamment Kafka.

Les coups de cœur viennent aussi bousculer les programmes comme Un Ange de bonté, une histoire de vertu au cœur de la Venise décadente, d'Ippolito Nievo, grand auteur du Risorgimento italien, dont le chef-d'œuvre Les Confessions d'un Italien ont connu une nouvelle traduction en 2006 chez Fayard.

Pour le moment, les Classiques du Monde ont l'Europe à cœur. Chaque livre se veut une ouverture sur la culture de l'autre. «La connaissance des grandes références culturelles est une clé essentielle de cette ouverture. Le non au référendum sur l'Europe manifestait aussi un manque patent de passerelles entre les cultures.»

Laure Pécher entend bien, par la suite, ouvrir la collection au monde entier.