roman noir

Attiser la haine au nom de la suprématie blanche

En l’accompagnant d’une préface inédite de Roger Corman, Belfond ressuscite un étonnant roman de Charles Beaumont, scénariste d’épouvante à Hollywood et de «La quatrième dimension». Il abordait là le racisme des années 1950

L’intrus, c’est Adam Cramer. Un jeune homme charismatique et intrigant, lorsqu’il arrive à Caxton, petite ville dans le sud profond des Etats-Unis. Il prend une chambre dans un hôtel dont le rez-de-chaussée sert d’écrin à trois vieilles commères. Il devient vite l’habitué du diner local, dont la serveuse, fille du patron, tombe folle amoureuse de lui.

Nous sommes dans les années 1950, période du roman, publié en 1959. Une loi vient d’être adoptée par l’Etat, qui oblige à la mixité raciale dans les écoles. Une sourde opposition à cette mesure frémit sous le couvert de la docilité aux autorités. Cette révulsion à l’idée de coexister avec les Noirs, Adam Cramer, précisément, va la faire émerger. Il est là pour cela. Il correspond avec un mystérieux collègue à qui il rapporte ses actions et manœuvres. Il fait monter la pression, au nom d’une finalité occulte mais qui se découvre peu à peu: provoquer la violence contre les mesures anti-ségrégation.

Un romancier et scénariste à la trajectoire météoritique

Mort à 38 ans en 1967, à cause d’un syndrome de vieillissement précoce, Charles Beaumont a eu une carrière météoritique, aussi bien comme romancier que comme scénariste. Il a commencé par placer des nouvelles dans Amazing Stories puis Playboy, avant d’être repéré par Hollywood ainsi que la télévision.

Il a imaginé 22 épisodes de l’anthologie La quatrième dimension, un de l’Alfred Hitchcock Hour et a écrit certains des films fantastiques de la veine classique de Roger Corman, le roi de la série B voire Z, qui a notamment lancé Joe Dante. Entre autres, Beaumont lui a scénarisé La malédiction d’Arkham et Le masque de la mort rouge.

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Les temps des croix calcinées

Dans cet univers macabre, Un intrus fait figure d’exception sociologique. Etonnant récit, dont on peut regretter une fin un brin en queue de poisson, mais qui surprend par sa manière d’explorer ses personnages.

Et bien sûr, sa thématique impose Un intrus comme un roman aux prises avec ces temps de croix brûlées. Charles Beaumont se révèle redoutable lorsqu’il dépeint cette lente montée de la haine, ces débats de foule où une hargne d’abord individuelle finit par contaminer la masse. Il est même question de fake news dans les termes d’alors, par une manière de confronter des faits avec des orientations lourdes et viles.

Le témoignage de Roger Corman

Publié en français en 1960, le roman avait disparu des bibliothèques. Belfond le ressuscite dans son excellente collection Vintage noir, dont le catalogue a de quoi affoler tout amateur de séries B littéraires. En bonus, une préface inédite de Roger Corman lui-même, qui raconte son adaptation au cinéma d’Un intrus: «J’avais choisi de tourner dans le Missouri, un Etat assez éloigné du Sud profond, pensant pouvoir travailler tranquillement. Je me trompais. Il n’y avait pas besoin de pousser jusqu’en Alabama ou au Mississippi pour voir affluer le racisme qui couvait à l’époque dans le pays. Nous avons dû adopter la technique du shoot and run: tourner la scène le plus vite possible, et prendre nos jambes à notre cou avant que les gens du coin ne comprennent ce qu’on était en train de tourner.» Une époque.

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Charles Beaumont, «Un intrus», trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Jacques Villard, Belfond, 444 p.

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