Repères

Les aubes bleues

Le 26e far° Festival des arts vivants, débute aujourd’hui à Nyon. Rencontre avec sa nouvelle directrice qui succède à Ariane Karcher, fondatrice du rendez-vous

Le bleu de ses yeux. Le bleu de sa robe fétiche, une saharienne qui lui ressemble, chic et décontractée. Le bleu rêvé de sa maison accrochée à la colline, une grange d’alpage perdue dans les pâturages valaisans qu’elle et son mari architecte ont transformée et où leurs deux filles «invitent des copines tout l’été». Le bleu bien réel du ciel nyonnais sur lequel se détache Probe, installation des Frères Chapuisat, vrai faux mirador qui trône devant l’Usine à gaz et symbolise «Ecouter voir», le thème de ce 26e far°. Le bleu, oui, mais sans les bleus. Véronique Ferrero Delacoste, 42 ans, rayonne, car sa nouvelle fonction lui permet de faire ce qu’elle préfère: préparer un public ouvert mais non initié à recevoir des propositions artistiques (très) profilées.

Une ombre tout de même sur le bonheur bleu ciel de la belle. Il y a deux semaines, Véronique a perdu son père. «De vieillesse, à 87 ans, c’est normal. J’étais avec lui au moment où il est parti, on s’est tout dit, mais je suis bouleversée, car je lui dois la découverte de mes premiers spectacles.» Comme ce coup de chance inouï à Paris. «J’avais 12-13 ans, je suivais déjà des cours de danse et j’avais vaguement entendu parler de Merce Cunningham. Il passait justement au Théâtre des Champs-Elysées. Très naïvement, mon père et moi y sommes allés sans réserver. Bien entendu, tout était complet. On est quand même restés et on a eu les deux derniers billets! Sur la scène, Cunningham et John Cage, un choc.»

La danse sera la première vie de Véronique. A 16 ans, bien avant la maturité, l’adolescente quitte Sion pour Paris où elle suit les cours contemporains de Françoise et Dominique Dupuy. 16 ans, c’est jeune pour un envol en solitaire. «Oui, j’ai eu beaucoup de chance. Mes parents, passionnés d’art et de création, m’ont fait confiance. Ce fut six ans de bonheur: la danse à plein temps à travers un enseignement pratique et théorique. Mais aussi les joies de la colocation, l’immersion dans le milieu artistique, l’offre culturelle foisonnante. Exaltation!»

Paris fatigue aussi. A 22 ans, la danseuse diplômée décide de revenir au pays. «J’ai intégré la compagnie de Noemi Lapzeson et connu avec elle le plaisir de la recherche, comme l’excitation des tournées.» Grâce à la chorégraphe argentine installée à Genève, la danseuse rencontre le cinéaste Pascal Magnin avec lequel elle tourne Reines d’un jour, film qui confronte les combats de reines à la danse contemporaine. Un dialogue entre tradition et création que Véronique reconduira souvent après. «Parce que mon père travaillait dans la confection de mode masculine, je suis hypersensible à la façon dont on fait les choses, au geste artisanal soigné.»

Au processus, en d’autres termes. Un principe essentiel dans la deuxième vie de Véronique, celle de programmatrice. «A 26 ans, je me suis sentie à l’étroit dans le simple fait de danser. Depuis toute petite, j’ai toujours été la boute-entrain, celle qui imaginait les spectacles, montait les projets.» Elle collabore alors au Festival vidéo-danse de l’association genevoise pour la danse contemporaine dirigée par Claude Ratzé. Puis rejoint La BâtieFestival de Genève et le far°, où elle peut développer ces propositions qui privilégient la démarche.

Accompagner le public pour qu’il découvre des formes contemporaines sans crainte ni a priori

«Cela vient peut-être de mon passé de danseuse. Ou de ma passion pour l’art contemporain. Mais selon moi, le public a souvent autant à apprendre de la fabrication d’une pièce que de son résultat final.» Ainsi, dans l’actuel far°, la directrice propose des études, comme Le Centre du monde, de la passionnante compagnie romande Le Club des arts. Une drôle de partition, première étape d’un projet, où les sons d’un piano sont remplacés par des mots (les 12, 13 août). Philippe Quesne, coqueluche des scènes européennes avec ses spectacles d’entomologiste et d’apprenti sorcier, sortira aussi de sa production standard lors de cette édition du far°. En marge de Big Bang présenté à l’Arsenic (les 14, 15 et 16 août), l’artiste français propose Bivouac, acte poétique et photographique au cœur de la nuit et de la forêt. Départ demain à 22h15, le retour reste à définir...

Pour la nouvelle directrice, on l’a compris, la création n’est pas un acte isolé, une trouvaille géniale, mais un cheminement tissé de fidélités et de questionnements. D’où son initiative d’artiste associé proposée à la chorégraphe YoungSoon Cho Jaquet. Pendant deux ans, une cellule de création composée de critiques et de programmateurs s’est réunie autour de l’artiste coréenne pour alimenter sa réflexion. L’an dernier, Champignons, pièce crépusculaire où les robots ménagers avaient une âme, témoignait déjà d’une belle maturité. Cette année, YoungSoon Cho Jaquet revient avec Romanesco (11 et 12 août), trompe-l’œil qui va des ténèbres à la pleine lumière. En passant par les aubes bleues?

Le far° Festival des arts vivants, jusqu’au 21 août, infos: 022/365 15 55, www.festival-far.net


Repères

6 janvier 1968 Naît à Sion, trois ans après son frère Dominique, architecte.

1975 Voit des pièces des chorégraphes Carolyn Carlson et Susanne Linke à la TV et décide que la danse sera son métier.

1984 Part étudier la danse à Paris. Reçoit son certificat d’aptitude à l’enseignement en 1990 et travaille avec Noemi Lapzeson.

1994 Commence son métier de programmatrice à l’ADC, à la Bâtie et au far°.

1995 Epouse Bernard, architecte.

1997 Accouche de Lucie, «qui joue de la harpe, danse et dévore des tonnes de livres».

2001 Accouche très prématurément d’Emma. «Elle pesait 550 grammes à la naissance, mais, depuis, déborde de vie.»

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