Cinéma

«Au-delà des montagnes»: l’argent ne fait pas le bonheur de la Chine

Dans «Au-delà des montagnes», Jia Zhang-ke brosse un portait économique de la Chine plus mélancolique que caustique

En ce 31 décembre 1999, pressée d’entrer dans le troisième millénaire, la jeunesse chinoise improvise une chorégraphie joyeuse et conquérante sur le «Go West» des Pet Shop Boys, cet hymne mêlant anticommunisme coloré et imagerie camp. On est à Fenyang, dans le nord du pays, et la jeune Tao (Zhao Tao, femme et muse du réalisateur) est courtisée par deux amis d’enfance, Liangzi, ouvrier dans une mine de charbon, et Jinsheng, propriétaire d’une station service. A qualités égales, elle choisit le plus riche des deux, mais le bonheur n’est pas au rendez-vous.

Le fossé se creuse entre l’lite et les masses laborieuses: Liangzi part travailler dans une mine en Mongolie et ne revient que pour mourir de silicose. Tao a un fils, baptisé Dollar, quel joli nom! Elle divorce de son mari et l’enfant suit son père parti à l’étranger.

Vague à l’âme

Chef de file du cinéma chinois qui gratte où ça fait mal, Jia Zhang-ke, 45 ans, a frappé un grand coup il y a deux ans avec A Touch of Sin, un film censuré en Chine dans lequel il dessine en quatre récits une cartographie de la violence induite par le capitalisme sauvage. Au-delà des montagnes, son huitième long-métrage de fiction, renouvelle la démonstration de façon moins convaincante. En sortant pour la première fois de son pays, en se risquant à tourner en anglais, en jouant avec divers formats sur l’écran, Maître Jia perd un peu de sa causticité, mais dépeint avec justesse un vague-à-l’âme chinois que les succès économiques ne suffisent à masquer.

Pratiquant des ellipses parfois déroutantes, se détournant occasionnellement d’un personnage, le réalisateur déroule le fil monotone d’existences rythmées par les joies et les peines. Dans leur jeunesse, les trois amis vont tirer des feux d’artifice dans la huitième boucle du Fleuve Jaune, ô magie des étincelles dans un cirque de pierres et de glaces. Lorsque son père meurt, Tao renoue avec Dollar; l’enfant a perdu le goût des raviolis et le respect des ancêtres. Jia Zhang-ke intrigue, déroute en omettant l’essentiel (la mort de Liangzi) pour mettre en valeur des détails (une chanson de Sally Yeh). Il préfère montrer la photo de mariage que la cérémonie. Il entrecoupe son récit de scènes décalées, comme cet avion qui s’écrase au bord de la route.

Racines coupées

La dernière partie, la moins probante, se déroule en 2025. Emigré en Australie, Jinsheng collectionne les armes et ressasse des rancœurs. Comme il ne parle que chinois et que Dollar est purement anglophone, père et fils ne communiquent plus. Le lycéen a une relation amoureuse avec sa prof quinquagénaire, Chinoise émigrée comme lui. Il porte toujours autour du cou la clé de la maison de Fenyang, mais n’a plus de lien avec son pays d’origine et sa mère. L’argent a coupé les Chinois de leurs racines.

Retour en Chine pour la dernière scène. Tao roule jusqu’à la huitième courbe du fleuve, là où crépitaient jadis les feux de joie. Sur le terrain vague, elle rejoue en solo la chorégraphie du «Go West» des folles années de sa jeunesse. Elle danse, danse pour exorciser le temps qui passe, les grandes illusions perdues et les chagrins. Elle danse, légère, comme Zorba ruiné sur sa plage.

Au-delà des montagnes (Moutains May Depart/Shan He Gu Ren), de Jia Zhang-ke (Chine, 2015), avec Zhao Tao, Zhang Yi, Liang Jingdong, 2h11.

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