Éclairage

Au-delà des mots, elle décode la langue du cœur

Dénouer les malentendus entre une personne migrante et un professionnel de la santé, du social ou de l’éducation: c’est le métier de Zorica Glauser, interprète communautaire que «Le Temps» a suivie en séance de psychothérapie

Imaginez une petite pyramide: à l’extrémité gauche de sa base, une jeune femme que l’on nommera Lisa, originaire des Balkans*. A droite, sa psychothérapeute suisse, Nathalie Bennoun. Au sommet, comme un col qui relie deux territoires, se tient Zorica Glauser, interprète communautaire. Ce métier méconnu joue pourtant un rôle crucial: il s’agit de traduire, certes, mais surtout de dissiper les méprises potentielles dues aux différences culturelles entre une personne migrante et un professionnel.

Une légère tension flotte dans la pièce malgré la lumière douce qui illumine le pointillisme des reproductions de Van Gogh. Au centre de ce «trialogue», une simple table basse qui soutient une boîte de mouchoirs et, dans un bol bleu, un globe terrestre de la taille d’un poing. La consultation a lieu dans un bureau de l’association Appartenances dont la mission consiste à favoriser l’autonomie des personnes migrantes et faciliter leur intégration. Sur les 140 interprètes communautaires engagés par l’organisme – qui abrite le plus important service d’interprétariat du pays – ils sont douze à intervenir, comme Zorica Glauser, pour la langue «B/C/S» (bosniaque/croate/serbe) dans le canton de Vaud. Selon les chiffres de 2018, c’est le quatrième idiome le plus demandé au sein du service, derrière l’albanais, l’arabe et le tigrigna (langue officielle de l’Erythrée et, en Ethiopie, de l’Etat régional du Tigray).

Un jeu de regards

Nathalie Bennoun entame la séance par des questions de routine sur l’état de santé de la patiente, sa famille, son travail. Petit à petit, les traits de Lisa se détendent, ses mains jointes se décrispent, ses jambes se décroisent. Elle relève les paupières qu’elle avait baissées. La psychothérapeute la fixe en premier lorsqu’elle formule ses demandes, puis ses yeux rencontrent ceux de Zorica Glauser.

«Il y a tellement de malentendus. Chez nous, par exemple, prononcer le mot «cancer» porte malheur, il faut privilégier une expression comme «se préparer au pire»

Zorica Glauser, interprète communautaire

Le buste penché vers Lisa, l’interprète traduit puis rapporte les dires de la jeune femme: Lisa est inquiète car on lui propose un suivi parascolaire pour l’un de ses enfants. Nathalie fait signe à Zorica d’expliquer cette notion. «Lorsqu’on vient d’un pays en guerre, le préfixe «para-» est souvent relié au paramilitaire», détaille Zorica Glauser. Il est donc essentiel de préciser, de contextualiser pour une compréhension complète. Et pour rassurer. «Il y a tellement de malentendus. Chez nous, par exemple, prononcer le mot «cancer» porte malheur, il faut privilégier une expression comme «se préparer au pire», explique Zorica Glauser.

L’importance du parcours migratoire

«Chez nous», dans la bouche de l’interprète, c’est l’ex-Yougoslavie. Zorica Glauser est née sur le territoire de l’actuelle Croatie, dans la région de Split. Elle est d’abord enseignante en histoire de l’art. Sa maîtrise de l’anglais et du français la conduisent ensuite à travailler comme guide touristique à Dubrovnik. Puis la guerre éclate. «Je suis retournée à Split et j’ai fait de la traduction pour le chef de la délégation du CICR. J’y ai rencontré mon mari, un Suisse. Il était leader de convois humanitaires vers la Bosnie», conte-t-elle. Après le CICR, la jeune femme est engagée par l’ONU puis l’OTAN. En 1996, le couple décide de s’installer en Suisse. Finalement, suite aux suggestions d’une voisine bosniaque, Zorica Glauser atterrit chez Appartenances en 2001. Elle y est interprète mais aussi coordinatrice du service pour les régions de Vevey-Riviera et Yverdon. «J’ai suivi la formation de base d’Interpret Suisse et j’ai terminé le brevet fédéral en 2009. Je faisais partie de la première volée pour ce diplôme. C’était une reconnaissance du métier.»

«Sans interprète, c’est beaucoup plus fastidieux, on retrouvera un discours opératoire où l’on aura du mal à parler de l’affectif. Il y a une terminologie propre aux émotions qui n’est pas la même d’une langue à l’autre»

Nathalie Bennoun, psychothérapeute FSP

A l’instar de Zorica Glauser, au-delà de la maîtrise d’une langue d’interprétariat et d’une langue locale – en l’occurrence le français –, les interprètes communautaires ont un parcours migratoire derrière eux, sans lequel il serait difficile de saisir les nuances entre le pays d’origine de la personne migrante et le pays d’accueil. Selon les statistiques 2017 d’Interpret Suisse, association faîtière de tous les acteurs de l’interprétariat communautaire et de la médiation culturelle, les professionnels de la santé sont les plus demandeurs du service avec 54% des interventions dans ce domaine contre 30% pour le social et 12% dans la formation.

L’importance d’une épaisseur émotionnelle

Lorsque Lisa s’agite, tient des propos agacés ou au contraire se relâche, étouffe un rire, l’interprète reproduit le juste ton et parfois même ses gestes. C’est une concentration de chaque instant. «J’ai du plaisir à écouter Zorica, c’est très clair. Il y a parfois un décalage entre ce qu’on observe du patient et une traduction plate. Il faut de l’épaisseur émotionnelle pour une concordance entre le verbal et le non-verbal», commente Nathalie Bennoun, et d’ajouter: «Sans interprète, c’est beaucoup plus fastidieux, on met plus de temps à se comprendre et on retrouve un discours opératoire où le patient a du mal à parler de l’affectif. En plus, il y a une terminologie propre aux émotions qui n’est pas la même d’une langue à l’autre.» La psychothérapeute choisit l’exemple du deuil, qui en français n’est pas systématiquement employé pour parler de la mort au sens strict: on peut faire le deuil d’une histoire ou d’un projet.

Les codes de l’alliance thérapeutique

Zorica transmet un propos, Nathalie la coupe, perturbée par un mot, et l’interprète rétorque «Mais laisse-moi déjà finir de traduire!» avant d’éclater de rire. «Je croyais avoir tout compris», souffle la thérapeute dans un sourire. «Quand il y a une alliance thérapeutique, on a des codes thérapeute-interprète, mais il faut parfois reformuler», commente l’interprète. Entre Zorica Glauser et Nathalie Bennoun, cette complicité existe depuis 2004. «C’est plus fatigant qu’une séance classique, même si ce n’est pas moi qui traduis. On doit se décentrer constamment, clarifier des éléments qui nous semblent évidents. On est parfois surpris même après des années de suivi», souligne Nathalie Bennoun. A la fin du rendez-vous, les deux femmes prendront le temps de revenir sur le contenu de la séance, et sur les éventuels problèmes de communication rencontrés: un rembobinage incontournable, tout comme les mises à jour régulières que les deux femmes effectuent généralement par téléphone.

Une profession précaire

«Le métier d’interprète communautaire est précaire. Il y a une forte demande mais on dépend des appels, et l’interprétariat a un coût, donc les professionnels réfléchissent souvent à deux fois avant de nous solliciter», détaille-t-elle. Pourtant, se passer d’un interprète peut engendrer des frais: dans le domaine de la santé par exemple, un malentendu sur une pathologie et son traitement a vite fait de multiplier le nombre de rendez-vous.

«Cette thérapie, j’en ai besoin, et l’interprète fait partie du traitement»

Lisa, migrante originaire de la région balkanique

«Notre maître mot, c’est la multipartialité. On aide autant le professionnel dans son métier que la personne migrante à avoir un accès aux soins, à s’intégrer», précise Zorica Glauser. L’interprétariat communautaire s’apparente à un délicat balancement: ne pas être trop dans l’empathie pour se préserver soi-même, conserver le recul nécessaire afin de ne pas entraver non plus l’interaction directe qui a lieu entre le bénéficiaire et le professionnel. Sans s’effacer pour autant. «Cette thérapie, j’en ai besoin, et l’interprète fait partie du traitement. Sans vous ça ne serait pas pareil», souffle Lisa, tête baissée, à l’attention de Zorica Glauser.

Elle marque une pause et reprend: «Pendant ces séances, j’ai aussi l’impression d’acquérir du vocabulaire, comme tout est traduit avec exactitude. Après, bien sûr, je veux continuer à apprendre le français, mais c’est différent d’entendre et de pouvoir parler ma langue maternelle. Ça me touche plus.» Une question de subtilité transmise par la «langue du cœur», que seuls les interprètes communautaires permettent de décoder.

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