Qui a dit qu'il n'existait pas d'alternative entre un cinéma franco-français et un cinéma français à l'américaine? Cinéaste insaisissable, pas plus tendance Téchiné-Jacquot-Desplechin que Besson-Jeunet-Kassovitz, Jacques Audiard avait bien commencé à creuser ce sillon intermédiaire. Pourtant, si Regarde les hommes tomber (des tueurs privés de tout glamour), Un héros très discret (le flou moral sous l'Occupation) et Sur mes lèvres (vague polar pimenté d'un cas de surdité) manifestaient une ambition certaine, on peinait quelque peu à saisir leur urgence intime. Apprendre qu'il s'attaquait cette fois à un remake de Fingers (Mélodie pour un tueur, 1978), film culte et furieusement new-yorkais de James Toback, n'était donc pas de nature à rassurer. Surprise: l'épreuve de vérité a tourné en sa faveur. De loin son meilleur film, De battre mon cœur s'est arrêté possède une originalité qui se moque du fossé transatlantique et une intériorité fiévreuse qu'on jurerait personnelle.

D'autant plus «culte» que longtemps invisible (mais le DVD y a remédié), Fingers était ce cas rare d'un film à la fois pulsionnel et intellectuel, aussi sanguin que cérébral. Audiard et son coscénariste, le romancier Tonino Benacquista, en ont respecté les propositions centrales tout en s'accordant certaines libertés. Plutôt qu'à un thriller bien huilé, ils nous convient ainsi au portrait impressionniste d'un jeune homme tiraillé, guetté par une dangereuse schizophrénie.

Petite frappe qui peut se targuer d'être «dans l'immobilier», Tom, 28 ans, récupère en fait des loyers impayés, vire des squatters et négocie vente ou achats de biens immobiliers avec des hommes d'affaires véreux. Il mène cette activité en compagnie de ses deux associés, tout en aidant encore à l'occasion un père sur le déclin, qui lui avait mis le pied à l'étrier. Un jour, le hasard réveille pourtant une autre part de lui-même, léguée par sa mère défunte. Pianiste autrefois prometteur, il décide de se remettre à niveau pour passer une audition auprès de Monsieur Fox, un vieil ami de cette mère concertiste. Mais est-ce compatible avec ses activités essentiellement nocturnes? Et n'est-il pas déjà trop tard pour reprendre sa vie en main et changer de voie?

Masculin-féminin, héritage paternel ou maternel, violence économique contre amour de l'art, mouvement des ténèbres vers la lumière: tout le film est sous-tendu par ces oppositions universelles. Par contre, il n'est pas si fréquent de voir un personnage se débattre confusément contre ce qu'il est en train de devenir. Qui n'a un jour rêvé de changer, d'infléchir sa nature avant – le plus souvent – de baisser les bras, vaincu par le poids de l'inertie? Avec cet enjeu fort, porté par un Romain Duris méconnaissable, De battre mon cœur s'est arrêté ne pouvait déjà qu'intriguer. Grâce à une mise en scène parfaitement accordée, qui colle au plus près de Tom, épousant sa confusion névrotique tout en cherchant une vérité de chaque instant, Jacques Audiard fait mieux: il surpasse son modèle, théorème brouillon hanté par la peur de l'impuissance et une fascination ambiguë pour la violence.

Avec ce film, le fils de Michel Audiard échappe définitivement à l'étouffant héritage paternel. Fini le cinéma de papa, de qualité française comme de course vaine au mot d'auteur! En affirmant la primauté de la mise en scène (caméra portée et plans-séquences casse-gueule) sur le dialogue, en allant puiser son inspiration dans la musique (électro ou Bach, arbitrés par Alexandre Desplat), voire le silence (la communication gestuelle avec la répétitrice asiatique), le film trouve sa voie. Masculin, il réserve sa fascination pour le féminin, joliment distribué sur les trois personnages interprétés par Emmanuelle Devos, Aure Atika et Linh-Dam Pham. Ainsi Tom s'éloignera-t-il des codes machistes mortifères pour suivre la voix d'un cœur retrouvé.

Passionné, érotique et violent, mais également subtil et doté d'une voix d'auteur affirmée, De battre mon cœur s'est arrêté est la meilleure surprise que nous aura réservé le cinéma français en ce début d'année.