Exposition

Audrey Cavelius, un corps en contient mille

Une femme à poils, une femme à pois, une femme en croix. Avec une exposition, un spectacle et un livre intitulés «Séries», Audrey Cavelius démontre la part fabriquée de toute identité

Dans Abymes, son premier cri, elle portait un masque d’elle à 80 ans et interrogeait tous les possibles du vieillissement. Dans son second spectacle, Variations, elle imaginait une émission de radio sur la migration et, dans un tourbillon de paroles stupéfiant, incarnait aussi bien l’animatrice que les trois intervenants. C’est peu dire qu’Audrey Cavelius est un personnage marquant du théâtre romand. Elle l’a encore prouvé avec sa troisième pièce, Séries, créée en mai dernier, à l’Arsenic, à Lausanne, et reprise, dès ce mardi, sur la scène genevoise de Saint-Gervais.

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Dans ce triptyque qui emprunte aux arts plastiques, la remuante trentenaire se calme et évoque, avec Dominique Godderis-Chouzenoux et Teresa Vittucci, les infinies mutations du corps, du plus organique au plus sophistiqué, du plus dissimulé au plus exposé. Manière de dire qu’en termes d’identité, juger sur l’apparence n’est pas raison quand, pour le même corps, règne une telle variété de représentations.

Une montagne de costumes

Séries, ce n’est pas seulement un spectacle. C’est aussi une exposition à découvrir ces jours à Saint-Gervais et un livre de clichés bien secoué. En collaboration avec la photographe Julie Masson, Audrey Cavelius a mis en place un procédé de selfies arty. Le principe? Moyennant une montagne d’accessoires, de costumes, de perruques, de matériaux de bricolage et autres maquillages, les drôles de dames au physique contrasté ont passé des heures à se métamorphoser, à prendre la pose, plusieurs poses, chaque fois, et à se tirer le portrait en solitaire, dans un studio aménagé à cet effet.

Pourquoi cette idée d’identités multiples qui rappelle le travail de Cindy Sherman? «Toute ma recherche artistique traite d’identité, répond Audrey Cavelius. Dans Séries, je voulais explorer la facette corporelle de cette thématique avec, comme principe essentiel, la métamorphose. Au début, je souhaitais qu’on se transforme sur scène, mais très vite, on a réalisé que pour rendre compte du vertige identitaire dans un espace-temps réduit et aussi pour avoir un résultat soigné, on devait se photographier en amont et diffuser les photos pendant la représentation.» De fait, durant le spectacle où, en huit minutes, défilent plus de 120 clichés de ces figures amplifiées, transformées, référencées, etc., le public est sidéré par l’originalité de ces propositions.

Visage ensanglanté et peau de vache

Cette fascination, on la retrouve face au livre et à l’exposition coréalisés avec Julie Masson. Corps minéral, animal, végétal. Femme centurion, femme militaire, femme lion. Ménagère aux gants de boxe, femme plante, femme plastique. Devant ce défilé de personnages hybrides, trafiqués, on lit mille significations. Pourtant, assure-t-elle, Audrey Cavelius n’a jamais cherché à délivrer un message particulier: «Quand les gens me voient le visage ensanglanté et portant une peau de vache, certains pensent que je défends une position antispéciste. Ce n’est pas le cas. Pareil pour la photo avec la croix rouge, je n’attaque ni la Suisse ni la religion catholique. Par contre, j’interroge ces symboles, c’est là le cœur du travail… Mais durant ces deux mille clichés que nous avons réalisés avec un enthousiasme contagieux, on ne s’est jamais dit qu’on allait raconter telle ou telle chose. Notre objectif premier était la recherche autour de l’hybridité entre l’humain, l'animal et le végétal, ainsi qu’entre le féminin et le masculin.»

Des règles du jeu

Les artistes n’ont pas procédé de manière aléatoire. Elles se sont fixé des règles du jeu. A chaque photo, les performeuses devaient choisir parmi différents moteurs (pouvoir, amour, beauté, effort, espoir, exubérance, obscurité, etc.) et quatre traitements (ludique, esthétique, introspectif ou transgressif). La costumière-parurière Cécile Delanöe a contribué à la création des métamorphoses – pour le cliché du raphia, la réalisation a duré six heures – et en tout, il a fallu un mois pour arriver à ce résultat. «Nous voulions montrer à quel point un corps peut raconter une histoire totalement différente suivant comment il est apprêté, présenté et exposé.» A voir le trouble que créent le livre, le spectacle et l’exposition, l’objectif a été totalement atteint.


Séries, le spectacle: du 30 octobre au 4 novembre, Théâtre Saint-Gervais, Genève; l’exposition, jusqu’au 18 novembre, 2e étage de Saint-Gervais, Genève.

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