Rencontre

«Aujourd'hui, j'explore un pan de ma voix qui n'a pas servi»

Adulée sur toutes les scènes lyriques de la planète, la Française Natalie Dessay a rompu avec sa vie de diva pour se consacrer au théâtre, à la comédie-musicale et à la chanson. Sur les planches, elle se révèle phénoménale dans «Und». Paroles d'une artiste électrique

Dans son sillage, vous êtes comme le page: vous courez. Natalie Dessay dévale l’escalier en colimaçon d’un hôtel genevois. La veille, elle a joué Und, monologue perforant de l’auteur britannique Howard Barker. Sur la scène du Forum Meyrin, la diva de jadis s’est révélée phénoménale en héroïne solitaire attendant l’homme, amant ou tortionnaire, qui la délivrera peut-être, menacée par des blocs de glace qui tombent du ciel pendant toute la représentation.

L'autre matin, tout chez elle est impatience: ses cheveux courts pour les besoins de la performance, comme un contrepoint à l’époque où elle était, au Metropolitan de New York, Lucia di Lammermoor, bouleversante, au nom de Donizetti dans sa robe blanche ensanglantée; sa jupe en jean serrée sur une taille de funambule, si loin des toilettes insolentes de la Manon de Jules Massenet, cette oeuvre avec laquelle elle a mis un point final à sa carrière lyrique à l’automne 2013. Natalie Dessay aspire aujourd'hui à d’autres élans, plus populaire quand elle chante Michel Legrand, plus mystérieux quand elle dit Howard Barker, plus pénétrants quand elle se love dans la mélancolie de Stephen Sondheim, ce maître de la comédie-musicale. Mais on s'assied, ouf, et on respire. «Un petit café, Natalie?» 


– Le Temps: Vous propose-t-on souvent des rôles au théâtre?

– Nathalie Dessay: Oui, des bêtises, des divas sur le retour, style Maria Callas. Je n’en ai pas du tout envie. Je me suis échappée de l’opéra, ce n’est pas pour y revenir.


– Qu’est-ce qui vous a donné envie de jouer «Und», ce monologue entêtant qui vous accompagne depuis deux ans?

– Je ne choisis rien. Je laisse venir. Toute ma vie est ainsi. Au départ, je voulais faire du théâtre, je n’en ai pas fait. Je ne voulais pas chanter, j’ai chanté. Les choses viennent et me surprennent. L’essentiel est que je sois prête à vivre des choses que je n’avais pas prévu de vivre. C’est ainsi que le metteur en scène Jacques Vincey m’a proposé ce texte. Je l’ai lu, je n’ai rien compris mais j’ai adoré, notamment parce qu’il est superbement traduit par Vanasay Khamphommala.


– Quel est son sujet?

– C’est mystérieux. Une femme attend un homme qui est peut-être son amant, peut-être son bourreau. Est-ce que c’est plus métaphysique que ça? Il n’y a pas de réponse, que des questions. C’est pour ça que ce monologue me plaît tellement. Chacun peut y projeter ce qu’il veut.


– Qu’y avez-vous projeté?

– Je ne vous le dirai pas! Chacun sa cuisine. Ça risquerait de réduire considérablement le propos. Il y des choses explicites, mais immédiatement contredites. Le personnage parle des Juifs, on pense à la Shoah, mais tout de suite après elle évoque l’aristocratie. On ne comprend plus rien. Il faut se laisser porter par ce texte comme on est porté par un poème de René Char.


– En général, avez-vous des idées sur vos personnages?

– Non, zéro. Sinon, je serais metteur en scène. Je suis une matière vivante à la disposition d’un créateur. Et ça me plaît comme ça. C’était déjà le cas à l’opéra et c’est toujours ainsi.


– La solitude en scène, est-ce un excitant?

– Ça s’est trouvé comme ça. Mais avoir un metteur en scène rien que pour soi, c’est génial. Il est tout pour moi, il ne regarde que moi, il ne dirige que moi. Quand on est plusieurs, on court le risque de ne pas être l’enfant préféré et d’être l’enfant délaissé, même. A l’opéra, le metteur en scène était pour moi la maman et le chef d’orchestre le papa. J’ajoutais souvent: qu’on ne nous demande pas de choisir entre les deux, c’est trop cruel. Là, j’ai ma maman pour moi toute seule et il n’y a pas de papa pour interférer.


– Etes-vous sujette au trac?

– Non. Ou disons plutôt qu'il n'est pas comparable à celui que j’avais quand je chantais. Parce que dans le cas présent il n’y a pas de performance à exécuter.


– Les acteurs affirment pourtant…

– Mais non. Qu’ils chantent et on en discutera après. L’essentiel est d’accéder à ce que j’appelle le lâcher-prise. Mais ça ne se décide pas. Aucune technique ne permet d’être traversé par un texte, c’est-à-dire surpris chaque soir.


– Comment définir la dimension musicale d’un texte?

– C'est le fait que ça entre bien en bouche, que ça se dise facilement, que ça puisse être fluide. Qu’on ne se dise pas: olala, elle est moche, cette phrase.


– Mémorisez-vous facilement?

– J’ai une très mauvaise mémoire. J’ai toujours beaucoup souffert de ça. Mon mari, lui (le baryton Laurent Naouri ndlr.), lit une partition et il la sait aussitôt par coeur. «Und», c’est un an et demi de boulot. Mes enfants et mon mari sont bien placés pour le savoir: je n’ai pas arrêté de les harceler pour qu’ils me fassent réciter.

– Jouer nécessite-t-il un entraînement quotidien?

– Non. Ça n’a rien à voir avec la discipline d’un danseur. Vous voulez faire quoi? Je me suis échauffée pendant trente ans, j’ai de la marge. C’est bon pour la vie. J’essaie juste d’être dans l’instant présent, et c’est très difficile, ça. Chaque soir est un entraînement à cette chose-là. C’est comme une méditation, comme une entrée en transe. Si vous voulez entrer dans cet état-là, vous n'y arriverez pas. Il faut être disponible, c'est tout. 


– Que cherchez-vous sur les planches?

– Une langue, un rythme, une vie. J’aime les choses magnifiquement écrites, depuis toujours. Enfant dans la région de Bordeaux, j’ai eu un maître en CM2 qui nous faisait apprendre du Racine, du Ronsard, du Corneille. J’avais 9 ou 10 ans, je ne comprenais pas tout, mais j’étais bouleversée par la beauté de ces mots. C’est à cette époque que je me suis imaginée comédienne, pour raconter des histoire, m’approprier les mots des autres.


– Vous avez atteint des sommets à l’opéra, dans le rôle de Lucia di Lammermoor notamment. Est-ce qu’on peut toucher à cette intensité dans le théâtre parlé?

– Mais oui. Dans «Und» l’émotion est décuplée. Je préfère le théâtre de loin. A l’opéra, vous ne pouvez pas jouer. La musique décide. Le geste de chanter, qui est très athlétique, vous empêche d’être disponible pour autre chose. On peut tenter de faire oublier qu’on chante, mais le corps ne l’oublie pas. Sans compter que la plupart des chanteurs ne se sentent pas concernés par cet enjeu théâtral. Quand vos partenaires arrivent une semaine avant la première, comment voulez-vous le faire?


– L’opéra a donc généré une frustration?

– Oui, malgré des partenaires fabuleux. Mais chanter empêche d’aller au fond des choses.


– N'est-ce pas paradoxal?

– Mais non. Si vous pleurez, par essence vous ne pouvez plus chanter. Au théâtre, je peux pleurer et jouer. Si je suis submergée par l’émotion, je peux m’arrêter, le temps que ça passe.


– Vous n’avez aucune nostalgie de l’opéra?

– Aucune, mais vraiment aucune. C’est moi qui ai décidé d’arrêter. Et je n’y retournerai pour rien au monde, même si on me propose un pont d’or. Et puis que voulez que je fasse? Allez-y, citez-moi des rôles! Les gens qui regrettent ma décision sont incapables de dire ce que je pourrais jouer encore. Lucia di Lammermoor, je l’ai fait mille fois. Je suis allée au bout de ce que je pouvais faire avec Violetta dans «La Traviata» qui n’était même pas un rôle pour ma voix. J’ai toujours dit que j’arrêterais aux alentours de la cinquantaine pour me consacrer au théâtre. En tant que soprano léger, l’éventail de rôles est limité: je peux faire les soubrettes, deux trois courtisanes, les jeunes premières et puis après…  


– En 2004, vous confiiez au «Temps» qu’être chanteuse est une torture...

– Oui. Car on n’a le droit à aucune faiblesse:il est interdit d’être fatigué, enrhumé. C’est un enfer qu’on peut supporter jeune. Alors qu’au théâtre, c’est avec nos fragilités qu’on joue.


– Vous avez dû être opéré d’un polype sur une corde vocale, en 2002 et en 2004. Qu’avez-vous perdu à à ce moment-là?

– L’insouciance. C’est comme en sport. Quand vous êtes blessé, vous craignez la rechute. On perd la confiance. C’est ce qu’il y a de plus difficile à regagner. Quand vous vous inquiétez pour votre santé dans ce genre de travail, c’est mort.


– La comédie-musicale, le jazz, les grands airs de Michel Legrand… Pourquoi ce changement de cap?

– Je cherche à explorer un pan de ma voix qui n’a pas servi. J’ai une voix très aiguë et je sais que ce n’est pas vraiment la mienne. Il y a toujours eu cette dichotomie entre cette voix qui est si claire, si cristalline et ma personnalité qui est à l’opposé de ça. Cette voix cachée, cette gravité enfouie, je les ai utilisées dans «Passion» notamment, cette comédie-musicale de Stephen Sondheim, le printemps passé au Théâtre du Châtelet à Paris.


– A 15 ans, qui rêviez-vous d’être?

– Une actrice. Hollywood, les comédies-musicales me fascinaient. J’aimais Meryl Streep et Marlon Brando. Entre 18 et 20 ans, je n’ai fait que du théâtre.


– Vous voyez encore beaucoup de spectacles?

– Tout le temps. Des artistes aussi singuliers que Joël Pommerat mais aussi des comédies de boulevard. Jamais d’opéra en revanche.


– Etes-vous attentive à l’actualité?

– Bien sûr. J’écoute la radio presque vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Beaucoup de choses chez moi passent par les voix.

–Quel rôle rêvez-vous de jouer?

L’objectif, c’est la Winnie d’«Oh les beaux jours» de Samuel Beckett, vous savez, ce personnage qui parle enfoui dans un mamelon de terre. Mais pas pour tout de suite. Je me fixe toujours des buts à trente ans. J’ai 51 ans, ce sera donc pour mes 80 ans. Une boucle sera bouclée. On aura commencé par un monologue de Barker et on achèvera avec celui de Beckett.


– La campagne présidentielle vous intéresse?

– Oui. C’est au-delà de toute espérance en termes d’intérêt, de rebondissements, de révélations. Et en même temps, c’est navrant.


– Y-a-t-il des raisons d’espérer des jours meilleurs?

– Non. On va à la catastrophe. C’est-à-dire Marine Le Pen. On y va tout droit.


– Vous avez une préférence?

– Tout, plutôt que Marine.


– Politiquement, où vous situez-vous?

Je suis de gauche, mon père a toujours voté socialiste. Mais remarquez que là, il s’est engagé pour Macron. Au moins, il est nouveau. C’est un personnage intéressant. Mais j’ai entendu qu’il voulait ubériser la société, ce qui ne me plaît pas. 

– Quel est le livre qui vous accompagne?

– Je viens de lire «L’Effroi» de François Garde (Gallimard). Le pitch est génial: c’est un chef qui se retrouve à la première diffusée en mondiovision de «Cosi fan tutte» et avant de commencer il lance «Heil Hitler». Le premier alto a alors ce réflexe de quitter l’orchestre suivi de tous les musiciens. C’est un livre formidablement écrit.


– L’auteur qui a changé votre vie, adolescente?

– Michel Tournier. «Le Roi des Aulnes» est pour moi un livre fondateur, pour la langue, les références, le rapport à la culture allemande qui me passionne en tant que germaniste. Et le poème de Goethe que je chante aussi, des années après. 

– Que devez-vous à votre père? A votre mère?

– Le goût de l’effort et la droiture. J’essaie de ne pas être malhonnête. Mes parents ne sont d’accord sur rien, mais sur ça, oui. Ma mère m’a toujours dit: «Travaille». Elle ne voulait pas que je devienne mère au foyer comme elle.


– Vous avez atteint dans votre carrière lyrique des zones d’intensité inouïes. Pouvez-vous décrire ce que le chanteur ressent dans ces moments-là?

– Non. Parce qu’on n’est pas submergé par la beauté de la musique, pas du tout, mais concentré sur le geste à accomplir. On peut entrer en transe, oui, dans une scène de passion. Mais ce qui importe, c’est la maîtrise technique. Le chanteur n’est pas transporté, c’est le spectateur qui doit l’être, grâce à nous.


– Vous arrive-t-il de regretter l’époque où vous étiez adulée?

– Non. J’ai toujours trouvé ça étrange. Je n’ai jamais compris. Je suis une concrète. J’aime l’anonymat du théâtre. Et c’est très bien ainsi.


Questionnaire de Proust

Si vous deviez changer quelque chose à votre biographie?

J'apprendrais le russe. J'ai eu l'occasion de le faire, je ne l'ai pas saisie. C'est une erreur gravissime.

Si vous étiez un animal?

Un chat, chez moi.

Une activité pour le dimanche après-midi?

Faire du cheval dans l'idéal. Mais je ne peux plus, j'ai mal au dos. 

Qui pour incarner l'intelligence?

L'acteur Peter Ustinov.

Le bruit qui vous agace le plus?

La musique qui n'en est pas. Celle qu'on entend dans les magasins, les ascenseurs. 

Si Dieu existe, qu'aimeriez-vous qu'il vous dise?

Pas mal. 

Une raison qui vous fait aimer la Suisse?

La double crème de Gruyère sur les meringues.

Qui pour incarner la beauté?

Catherine Deneuve dans «Peau d'âne».

Un lieu pour terminer vos jours?

Face à la mer.  

Votre fond d'écran?

Mes deux enfants, ils sont tellement beaux. 


 Profil

1965: Elle naît à Lyon. 

1985: Elle sort du Conservatoire de Bordeaux avec un premier prix de théâtre. 

1989: Elle rencontre son futur mari, le baryton Laurent Naouri et rejoint la prestigieuse troupe du Staatsoper de Vienne.

1994: Elle marque en Reine de la Nuit dans «La Flûte enchantée» au Festival d'Aix.

2004: Elle est merveilleuse dans le rôle de Manon au Grand Théâtre de Genève.

2013: Elle fait ses adieux à l'opéra en chantant une ultime fois la Manon de Jules Massenet.

2015: Elle chante «Perlimpinpin», la chanson de Barbara, le 27 novembre dans la cour des Invalides à Paris, en hommage aux victimes des attentats parisiens.  

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