Musique

Aurora, nymphe boréale

Sa pop alternative dégage une lumière étrange et une force étonnante. La jeune chanteuse norvégienne emporte son deuxième album aux Docks de Lausanne mardi prochain, pour une unique date suisse

On ne saurait dire quoi, mais il y a chez Aurora quelque chose d’un autre monde. Un genre d’éclat astral. Peut-être est-ce son allure étonnante: un carré inégal de cheveux blonds, presque blancs, deux longues mèches tressées encadrant son visage diaphane, vierge de maquillage. Ses jupes amples aux matières improbables. Ou la manière dont ses bras s’animent quand elle chante, comme si la musique était un flot palpable, irrépressible.

Mais c’est sans doute parce qu’elle est indéfinissable justement, à l’image de sa pop alternative, que l’aura d’Aurora – son vrai prénom, qui lui va comme un gant – intrigue et fascine. Loin à la ronde: si elle a grandi à Os, commune entre fjords et forêts au sud de Bergen, la Norvégienne fait rayonner son étrange halo bien au-delà des frontières.

Contes inquiétants

Et l’image céleste n’est même pas poussive. Car Aurora considère la musique comme quasi divine et elle-même, simple interprète d’une volonté extérieure. «Je n’ai aucune idée de la manière dont je crée. C’est comme si la musique me traversait», nous confie-t-elle au téléphone, voix éthérée et juvénile malgré ses 22 ans.

On serait prêt à la croire, tant son parcours paraît touché par la grâce. Celui d’une vocation qui se révèle tôt, dans le grenier familial, assise au piano délaissé par sa sœur aînée. Une première mélodie à 6 ans, un premier morceau à 9. Puis un album, sorti en 2016, dans lequel on retrouve certaines compositions nées de son esprit d’enfant.

Mais n’allez pas imaginer une succession de mélodies sucrées. All My Demons Greeting Me As A Friend recèle un concentré de refrains puissants, d’arrangements complexes et de tableaux rêveurs, comme celui de Runaway, composé à 12 ans après qu’Aurora se fut aventurée un peu trop loin de la maison. Alternant doux murmures et beats profonds, jouant de sa voix cristalline, Aurora nous plonge dans un monde de contes tour à tour enchanteurs et inquiétants, peuplés de loups et de sentiments. Et d’une maturité saisissante. «Je sais qu’il sait qu’il est en train de me tuer par pitié», souffle par exemple Aurora dans Murder Song, titre mêlant douleur et délivrance.

Ange et Viking

Cette noirceur fait partie intégrante de son univers. «J’aime combiner une belle mélodie à des paroles morbides, le contraste n’en est que plus merveilleux, analyse la Norvégienne. Je peux être dure, tel un Viking qui part au combat, puis chanter comme un ange.» C’est d’ailleurs de sa plus douce voix qu’elle reprendra Half The World Away d’Oasis pour la bande-son d’un célèbre spot publicitaire anglais, en 2016. Coup de projecteur instantané pour la chanteuse, qui voit les téléchargements exploser sur Spotify. Sa carrière est lancée.

Dans le tourbillon des festivals et plateaux TV, Aurora continue sa mue. Cette fois encore, la musique la porte, à la fois source et fruit de son chemin intérieur. «Le premier album racontait la quête de soi, l’acceptation de mes blessures et de mes démons. Dans le second, le processus de guérison est terminé et il s’agit d’aider les autres, d’être une partie d’un tout.»

En septembre dernier, sans l’avoir annoncé, elle dévoilait Step 1: Infections Of A Different Kind. «Dans l’idée que mes fans puissent le découvrir avant les médias.» Une communauté, particulièrement soudée et active sur les réseaux, à qui elle dédie ces huit morceaux, comme autant d’«infections» qui se glissent sous la peau.

Hymne engagé

A nouveau, l’album dévoile la vaste palette musicale d’Aurora, synthés aériens, percussions primales et cordes délicates. Autant d’atmosphères pour tenter de peindre le contraste des émotions et expériences humaines: la violence et le pouvoir, dans le brumeux Churchyard, ou le risque de tout perdre quand on aime, fatalité qu’il faudrait embrasser plutôt que redouter, suggère le refrain de l’enivrant Forgotten Love.

Mais ailleurs, Step 1 délaisse l’introspection pour adopter un ton plus engagé. «Les opprimés sont mes lions, les silencieux mon chœur», clame Aurora dans le formidable Queendom, hymne électro-tribal aux résonances féministes et LGBT, qui rêve d’un monde où le genre et l’apparence n’auraient plus d’importance. «Et où on écouterait enfin les introvertis. De nos jours, les enfants plus discrets reçoivent peu de soutien, parce qu’ils passent plus de temps à réfléchir qu’à parler», regrette cette éternelle solitaire et amoureuse du grand air, qui dit préférer sa propre compagnie à celle des autres et ne pas s’embarrasser des conventions.

«Les gens veulent toujours te mettre dans une boîte, mais j’aime ne pas me conformer à leurs attentes. Je sais que je peux parfois avoir l’air un peu folle quand je chante, mais être moi-même me rend heureuse.»

Changer le monde

Aurora se voit bien reine d’un monde égalitaire, ou alors guerrière, sans armes mais chargée d’une mission: se battre pour les autres, épauler ceux qui l’écoutent. «J’aimerais que ma musique les aide à se sentir plus forts. Qu’ils comprennent ce qu’ils valent et réalisent ce qu’ils peuvent apporter au monde. Depuis toujours, j’ai eu le rêve de changer le monde et pour la première fois, je crois enfin savoir pourquoi j’existe. C’est une chance.»

Ce combat nécessaire, Aurora le poursuivra dans un prochain album logiquement intitulé Step 2, qui, elle l’espère, lui permettra d’élargir encore ses horizons. Pour l’instant, le sien se résume aux embruns de la mer du Nord. Alors qu’elle s’apprête à raccrocher, l’air songeur, Aurora nous décrit la vue depuis sa fenêtre, dans la maison de ses parents: «Tout est bleu, sombre et tellement calme, il n’y a pas de vent.» Là-bas, pas de radio non plus. D’ailleurs, Aurora n’écoute pas de musique. Elle préfère le silence.


Aurora, ma 15 à 20h30 aux Docks de Lausanne. www.docks.ch

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