«Blonde et aryenne», comme le dit le réalisateur, Katja (Diane Kruger, pour la première fois dans un film allemand) a épousé Nuri, un Allemand d’ascendance turque. Ils s’aiment et ils ont un petit garçon qui joue du violon. Une bombe tue Nuri et l’enfant. L’enquête mène rapidement à deux jeunes néonazis qui voulaient casser du bougnoule. Malgré des preuves accablantes, les assassins sont acquittés.

Né à Hambourg en 1973 de parents turcs, Fatih Akin est un cinéaste précoce, récompensé par un Léopard de bronze à Locarno en 1998 pour son premier long-métrage (Kurz und Schmerzlos), un Ours d’or à Berlin cinq ans plus tard pour Head-On et un Prix du scénario à Cannes pour De l’autre côté (2007)… Tous ses films observent le choc des cultures et les drames qu’engendre l’immigration.

Mécanismes biaisés

Aus dem Nichts (In the Fade) s’inspire de meurtres commis en Allemagne contre des personnes d’origine turque par le groupuscule néonazi NSU et du scandale soulevé par l’enquête, les policiers ayant commencé par soupçonner les victimes. Fatih Akin met habilement en scène les préjugés que la société nourrit à l’encontre des communautés étrangères. Les premières questions que l’on pose à Katja sont: «Votre mari était-il musulman? Kurde?» Comme ni elle ni Nuri ne sont des anges – il a dealé, elle prend un peu de coke – l’attentat mortel, dans l’esprit des honnêtes gens, est forcément lié à un règlement de comptes mafieux.

Cette dialectique se poursuit au tribunal. La défense instille le doute quant à la moralité et à la clairvoyance de Katja. Elle fait citer comme témoin un hôtelier grec, partisan d’Aube dorée, qui fournit un faux alibi grossier. La déchirure du deuil et l’impuissance du citoyen face aux mécanismes biaisés de la justice s’avèrent poignantes. L’ensemble du film dégage un sentiment de profonde tristesse, surtout au cours de la brève rencontre entre Katja et le père dévasté de l’assassin: «Mon fils a été odieux, lâche et bête», lâche le vieil homme.

Mais «réaliste et stylisé», Aus dem Nichts n’évite pas quelques afféteries et facilités. A commencer par la pluie qui tombe sans discontinuer sur l’Allemagne, mère blafarde, un motif qui renvoie aux films noirs «mais aussi à l’univers graphique de Batman», explique le réalisateur.

Bonheur perdu

Aus dem Nichts s’organise en trois chapitres, La Famille, Justice et La Mer, qui se concluent par des home movies ressuscitant le temps du bonheur perdu. Les deux premiers se revendiquent du cinéma engagé de Costa-Gavras. Le troisième lorgne plutôt, toutes proportions gardées, en direction de la tradition du Justicier dans la ville. Katja retrouve en Grèce les auteurs de l’attentat qui passent des «vacances aux frais de l’Etat».

Sortant du néant, elle émerge telle Némésis des abysses flous du doute et de la profondeur de champ courte. Alors, à la tristesse provoquée par la violence et l’injustice, s’ajoute le chagrin de voir un juste se fourvoyer. Le film se termine sur un mobile home en flammes au bord de la mer. Promoteur d’un cinéma généreux, transculturel, humaniste, Fatih Akin est plus convaincant quand, dilatant le temps de l’espoir, il boucle De l’autre côté par un long plan fixe sur la mer.