Un baiser, une morsure et une révélation. Au Théâtre de Vidy à Lausanne, Clotilde Hesme échevelée en ange nymphomane, vient de mordre Jacques Pieiller, la distinction même en épicier de luxe. Devant les étals impeccables où brillent des pommes Granny Smith, l'ange fait alors la leçon à son patron: «Faut travailler avec toute la langue. La laisser tourner, et pas ficher la pointe dans ma gencive.» Dora, l'héroïne des Névroses sexuelles de nos parents a du mérite. Au seuil du drame, l'adolescente ignorait tout de cet art lingual. C'est sa naissance au monde que le Bernois Lukas Bärfuss, 34 ans, élu en 2003 jeune dramaturge de l'année par le très respecté Theater Heute, imagine. Le Français Bruno Bayen, lui, offre à Dora un espace tout en glissements fantasmatiques. Un enfer tout confort, avec frigo américain, télé dans le congélateur, et vue meurtrière sur le camping-car où sa mère s'embrase en tenue d'Eve.

Une histoire de fous en peignoirs Hugo Boss, dans un quartier à villas de Zurich ou d'ailleurs. Les névroses sexuelles de nos parents sont une intrusion dans l'intimité des petits-bourgeois. Tout y fonctionne comme dans la plus high-tech des cuisines équipées: papa travaille dur, maman se distrait dans des bras vigoureux. Quant à Dora, elle a l'esprit qui dérape, mais le médecin veille. Une pilule au quotidien et le tour est joué: l'équilibre maintenu. Adolescente sous verre, si on veut. Comme un écho lointain de L'Eveil du Printemps de Frank Wedekind, cette pièce qui disait en 1891 la révolte des garçons et des filles tenus en laisse par les adultes. Sauf que depuis il y a eu révolution sexuelle et téléréalité. Déboutonnage sur commande. Et puis les parents se sont décomplexés: la mère décide donc de briser la glace. Exit le paradis artificiel. Elle ordonne de suspendre le traitement de sa fille: «J'aimerais voir comme son être intérieur a changé.»

L'immaculée sera bientôt engrossée. Elle connaîtra la baise, comme dit Clotilde Hesme avec une candeur crue, dans les bras de «l'homme délicat» (Gérard Desarthe, irrésistible dans l'ambiguïté). Elle apprendra d'une grand-mère aussi désirable que rouée (magnifique Eléonore Hirt à près de 80 ans) que les femmes sont vouées à encaisser l'indifférence des hommes. Elle renverra surtout papa (Axel Bougousslavsky) et maman (Emmanuelle Lafon) à leurs responsabilités – et au grand flou de leur existence. De ces Névroses sexuelles de nos parents, on dira alors qu'elles ont des airs de comédie existentialiste: Dora voudrait se saisir de sa vie, elle oblige son entourage à faire de même, chacun barbote alors en eaux crasseuses. La nausée n'est pas loin.

Psychodrame? Mais non. Pas chez Bruno Bayen. L'écriture de Bärfuss, toute en fêlures poétiques à fleur de déprime, ne s'y prêterait pas. Le parti pris du metteur en scène, c'est son intelligence, doit beaucoup au coussin d'air. Tout coulisse, glisse (Dora elle-même sur des patins) fuse, dans la scénographie de Chantal de la Coste Messelière. Le monde de l'héroïne s'y révèle modulable, passager, trop vaste parfois, avec sa profondeur de champ affirmée, comme pour suggérer la noyade du sujet, l'impossibilité d'une intériorité. Dora prétend d'ailleurs ne pas avoir de mémoire. Bref, l'adolescente n'est qu'abîme sur roulettes, attente d'un hypothétique sauveur, l'être qui saurait la tenir, la lier par un pacte, comme dans un roman de Sacher-Masoch.

Lukas Bärfuss et Bruno Bayen nous parlent ainsi d'une tribu – la nôtre peut-être – qui sort soudain d'un coma affectif. Plus d'anesthésie. Retour à la douleur. Dora ne tend-elle pas, à la fin, un couteau à «l'homme délicat», avant de sauter dans un train pour une Russie fantasmatique? Les mains de Clotilde Hesme et Gérard Desarthe se serrent alors fugitivement. Et le sang gicle. Comme si Dora voulait sentir d'où elle venait, où elle partait. Tout n'est certes pas accompli dans ce tableau hanté d'une panique commune. Trop de langueur dans le jeu parfois neutralise l'âpreté du texte. Trop d'images séduisantes détournent du gouffre. Certaines resteront pourtant dans les mémoires: dans un nuage d'Heure Bleue, le parfum de Guerlain, Eléonore Hirt, la malice fantomatique sous son col de fourrure blanc, danse avec Gérard Desarthe, tous deux splendidement détachés. Au fond, le visage de Clotilde Hesme se profile à travers la lucarne d'une toile blanche. L'héroïne s'embue. Cette danse pour un ange évaporé laisse des traces.

Les névroses sexuelles de nos parents. Théâtre de Vidy (av. E.-Jaques-Dalcroze 5, Lausanne, tél. loc. 021/619 45 45). Jusqu'au 30 janvier.