Fantaisie littéraire

Autobiographie dentaire

Entre l’uchronie biographique et la fable philosophique, «L’Histoire de mes dents» de Valeria Luiselli est une chasse aux trésors loufoque qui déroute avant de séduire

On pourrait dire de L’Histoire de mes dents qu’elle raconte les grandes heures de Gustavo Sánchez Sánchez, dit «Grandroute». D’abord gardien d’une usine de jus de fruits, le margoulin devient, après une formation expresse, le meilleur commissaire-priseur au monde. Une pirouette plus tard, le voici kidnappé par son fils déchu, Siddhartha, après s’être lui-même vendu aux enchères. On pourrait entrer davantage dans les détails de sa vie et parler du marché de niche que Grandroute s’est trouvé: il vend des pièces de collection buccales portatives. Mieux que ça, ce sont ses propres dents, qu’il a remplacées par celles de Marilyn Monroe, qu’il adjuge au plus offrant en prétendant que ces «reliques métonymiques» viendraient directement de la bouche de «personnages infâmes»: les affreux Rousseau, Montaigne, Platon, Virginia Woolf ou Vila-Matas.

Bombe

Malgré ça, on n’aura toujours pas résumé la petite bombe littéraire de Valeria Luiselli. A 33 ans, installée à New York après une enfance passée entre la Corée du Sud, l’Inde et l’Afrique, l’auteure mexicaine est sensible aux passerelles et maîtrise la digression avec une dextérité féline. Peu importe si Juan Pablo Sánchez Sartre porte des tongs blanches et se suicide par crise cardiaque en pleine séance de fitness, si la vérité sort des Fortune Cookies chinois trempés au fond d’un Nescafé, si le Fancioulle de Baudelaire se fait berner par les clowns d’Ugo Rondinone et que Jacques de Voragine renonce à la colocation pour s’installer calle Disneylandia.

Où qu’elle s’embarque, cette fable à tiroirs et circonvolutions retombe toujours sur ses pattes. De l’ellipse à l’hyperbole, de l’allégorie aux légendes, Valeria Luiselli convoque toutes les ruses de la narration au grand banquet de l’intertextualité. Car il apparaît finalement que L’Histoire de mes dents est un livre très sérieux qui réenchante, dans sa virevoltante légèreté, les pouvoirs de la littérature. En confondant le fil du récit et les divagations des personnages, la preuve nous est donnée que la fiction n’est qu’une manière comme une autre d’appréhender le réel.

Amuse-gueules

Après les amuse-gueules extravagants et les bouchées surréalistes (mention spéciale pour l’homme qui tente de se pendre à la branche d’un bonsaï) vient l’heure du digestif, ici sous forme d’une postface. Quelques pages qui racontent la fabrique d’une œuvre très personnelle mais brodée dans un réseau de collaborations fertiles, entre le panthéon littéraire de Valeria Luiselli, les témoignages d’ouvriers mexicains, les pièces de la collection Jumex et les interventions décisives des traducteurs successifs du livre.


Valeria Luiselli, «L’Histoire de mes dents», trad. de l’anglais par Nicolas Richard, Editions de l’Olivier, 190 p.

Publicité