Livres

Autopsie des dictateurs

Le premier roman d'Olivier Rogez explore les flamboyances du pouvoir dans une Afrique désenchantée

On recense environ 68 coups d’Etat en Afrique depuis 1945. Ce qui distingue le coup d’Etat d’une révolution est, bien sûr, l’assentiment populaire, la participation des citoyens à l’espoir en marche (voire en godillots militaires) d’une vie meilleure, et sa réussite. Mais la séparation est-elle si nette, un dictateur ne peut-il pas vouloir faire le bien du peuple, et une autocratie éclairée ne peut-elle pas valoir plus qu’une démocratie corrompue et dévoyée?

C’est la question de la légitimité et des limites du pouvoir que pose le grand reporter de Radio France Internationale Olivier Rogez dans son premier roman, qui se situe dans un pays africain jamais nommé. Le président se meurt, qui prendra sa suite? Grenouillements dans sa cour qui s’est approprié le peu de richesses du pays, et grondements du sergent Dida, un petit, un sans-grade qui, par un improbable concours de circonstances, se retrouve en position de redonner fierté et avenir à ses concitoyens. Putschiste ou sauveur de la nation? Le livre raconte comment Dida manipulé devient manipulateur manigançant. Formidable de nobles intentions, sincère, autodidacte, cruel, injuste, ubuesque, grandiose, le petit soldat grandit, se forme, calcule, impose, s’isole. Avant que la roue de la trahison ne recommence à tourner, forcément.

Une langue qui scintille

«Le sergent Dida n’avait jamais rencontré sa bonne étoile, aussi ne levait-il plus les yeux vers le ciel... »… La langue d’Olivier Rogez est souvent flamboyante, et percole le vécu d’un écoutant, d’un scribe des petites gens d’un grand continent. Ah, cet opposant historique basé à l’étranger et qui vit de sa lutte contre les autres opposants! Cette ambassadrice française qui doit gérer la solitude de l’après pré carré! Ces montres chinoises, ces poulets bicyclette, ce militaire corrompu surnommé HSBC, cette famine des bas-ventres… Autopsie du pouvoir maudit, ou quand les rêves doivent se taire, quand l’ivresse du sergent dida doit continuer à s’écrire en lettres minuscules, comme le titre du livre. 

Récompensé en novembre du Grand prix de la Société des gens de lettres dans la catégorie Révélations, le roman d'Olivier Rogez fait voyager haut et loin. «Dans les révolutions, il y a deux sortes de gens: ceux qui les font, et ceux qui en profitent», aurait dit Napoléon. Il y a aussi ceux qui les racontent, pour notre plus grand plaisir.


Roman
Olivier Rogez
L'ivresse du sergent dida
Editions Le Passage, 312 p.

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