paysages suisses dans la littérature mondiale (2)

«Tout autour revêtu de lambris peint»

Où Montaigne savoure le luxe des bains de Baden (AG). Extrait

Où Montaigne savoure le luxe des bains de Baden (AG).

« Il y a deux ou trois bains publics, découverts, de quoi il n’y a que les pauvres gens qui se servent. Les autres, en fort grand nombre, sont enclos dans les maisons; et les divise-t-on et départ en plusieurs petites cellules particulières, closes et couvertes, qu’on loue avec les chambres, lesdites cellules les plus délicates et mieux accommodées qu’il est possible, y attirant des veines d’eau chaude pour chacun bain […]

L’eau des bains rend une odeur de soufre à la mode d’Aigues-Caudes et autres. La chaleur en est modérée comme de Barbotan ou Aigues-Caudes et les bains à cette cause fort doux et plaisants. Qui aura à conduire des dames qui se veuillent baigner avec respect et délicatesse, il les peut mener là, car elles sont aussi seules au bain qui semble un très riche cabinet, clair, vitré, tout autour revêtu de lambris peint et planché très proprement à tout des sièges et des petites tables pour lire ou jouer si on veut, étant dans le bain. Celui qui se baigne, vide et reçoit autant d’eau qu’il lui plaît; et a-t-on les chambres voisines chacune de son bain, les promenoirs beaux le long de la rivière, outre les artificiels d’aucunes galeries. Ces bains sont assis en un vallon commandé par les côtés de hautes montagnes, mais toutefois pour la plupart fertiles et cultivées. L’eau au boire est un peu fade et molle, comme une eau battue, et quant au goût elle sent au soufre; elle a je ne sais quelle piqûre de salure. Son usage à ceux du pays est principalement pour ce bain, dans lequel ils se font corneter et saigner si fort que j’ai vu les deux bains publics parfois qui semblaient être de pur sang. Ceux qui en boivent à leur coutume, c’est un verre ou deux pour le plus. On y arrête ordinairement cinq ou six semaines, et quasi tout le long de l’été ils sont fréquentés. Nulle autre nation ne s’en aide, ou fort peu, que l’allemande; mais ils y viennent à fort grandes foules. L’usage en est fort ancien, et duquel Tacitus fait mention. »

Michel de Montaigne, «Journal de voyage». Ed. F. Gavarini, Paris; Gallimard, 1983 («Folio Classique»).

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