L’exposition Africana résulte d’une rencontre entre l’Afrique subsaharienne, la Suisse et l’Australie. L’histoire se cristallise autour d’une collection exceptionnelle qui réunit quelque 3500 titres d’autrices africaines francophones, constituée en plus de trente ans par Jean-Marie Volet, professeur à la University of Western Australia. Aujourd’hui à la retraite, ce dernier a choisi de remettre ses archives à l’Université de Lausanne qui, depuis les années 1990, a réussi à constituer un pôle d’excellence en littérature africaine.

Christine Le Quellec Cottier, qui coordonne le Pôle pour les études africaines de la Faculté des lettres, y a fondé en 2016 un programme de spécialisation en master. Avec Valérie Cossy, professeure associée en études genre, et Jean-Marie Volet, de retour en Suisse, elle a mis sur pied Africana afin de mettre en valeur ce corpus impressionnant. Par son travail de pionnier, le professeur a défriché un pan mal connu de la littérature subsaharienne, un domaine d’une grande richesse, émergé dès la fin des années 1960 dans l’élan des indépendances.

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Audience mondiale

Certes, des femmes écrivaient déjà pendant la période coloniale, mais le système de domination en vigueur empêchait la publication de leurs écrits. On peut dater à 1969, avec le roman aujourd’hui oublié Rencontres essentielles, de la Camerounaise Thérèse Kuoh-Moukoury, la naissance d’une littérature féminine subsaharienne. Dix ans plus tard paraissait le célèbre ouvrage de Mariama Bâ Une si longue lettre. L’autrice y «mettait à nu la condition de dépendance des femmes au sein de la famille traditionnelle, par la polygamie, le lévirat, ou encore le poids de la dot», lit-on dans la brochure qui accompagne l’exposition.

En quarante ans, les écrivaines africaines se sont libérées de tous les interdits et beaucoup d’entre elles ont obtenu une audience mondiale. Mais avant l’avènement d’internet, la quête de Jean-Marie Volet relevait de l’apostolat. Débusquer des ouvrages épuisés ou introuvables, publiés dans des maisons d’édition souvent évanouies, les faire venir par des courriers aléatoires – des enveloppes somptueusement timbrées en témoignent – ou les acheter lors de séjours en Afrique, les documenter à l’aide de questionnaires aux autrices et de rencontres: une aventure que le professeur raconte en toute modestie dans un entretien.

Résister et dénoncer

Ce travail patient a porté ses fruits. Comme le reconnaît Véronique Tadjo, «il a compris très tôt que la littérature écrite par les autrices africaines manquait de visibilité, alors qu’elle était en plein essor. Il a permis de faire connaître de nombreuses voix, aujourd’hui bien établies. Et il continue de faire émerger la nouvelle génération.» Jusqu’en 2013, une revue en ligne, Mots pluriels, accompagnait le travail du collectionneur par des numéros thématiques très riches.

Africana s’articule autour des formes de pouvoir que les Africaines ont affronté et conquis au cours des dernières décennies: pouvoir de choisir, de participer, de résister, de dénoncer. Des livres, des lettres, des enregistrements illustrent cette prise des pouvoirs. Une bande dessinée y tient une grande place; elle raconte la lutte d’une fille pour accéder à l’éducation supérieure. On ne s’étonnera pas que la littérature enfantine tienne une bonne place dans l’exposition. Véronique Tadjo, qui écrit aussi beaucoup pour la jeunesse, le sait bien: «Trop longtemps, on a considéré que la femme africaine était passive, et même une victime perpétuelle. C’est loin de la vérité historique et quotidienne. Ainsi, je montre des personnages féminins qui ont une forte personnalité et des aspirations. Non par militantisme, mais parce que cette dimension a été tronquée.»

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«Africana», Bibliothèque cantonale et universitaire, place de la Riponne, Lausanne, jusqu’au 11 novembre. Entrée libre. Du 7 au 10 octobre, colloque international, avec Bessora, Calixthe Beyala et Véronique Tadjo.