roman

Aux frontières de l’humain

Jérôme Ferrari signe le sombre récit d’un rescapé des check-points de Bagdad, en quête d’un improbable salut, dans un monde où règnent la violence et le vide spirituel

Il aurait pu être poète. Ou prêtre, l’idée lui en était venue quand il était enfant, lorsque l’amour de Dieu semblait si simple. Et pourtant, le jeune homme dont l’histoire est racontée ici à la deuxième personne du singulier a choisi les armes, parmi les mercenaires qui surveillent les check-points de la zone verte de Bagdad, dans un après-11 septembre où les guerres se privatisent.

Un Dieu un animal, le dernier roman de Jérôme Ferrari, philosophe et auteur de Balco Atlantico, se déroule et se lit presque d’une traite, alternant dialogues, souvenirs et visions de ce soldat perdu qui rentre chez lui, épargné par un attentat-suicide qui a emporté son ami d’enfance. Mais il est désormais étranger à tout: son village, l’individu qu’il a été. Ainsi, à défaut d’un impossible «je», le récit prend le mode du «tu» de l’inquiétante étrangeté.

Le jeune homme brisé tente de se rappeler ce qui l’a poussé à prendre le large. Il a fui le «tombeau» de son village natal, où règne l’ennui. Alors il s’est rendu dans le désert et a connu «l’étreinte du monde», porteuse de vérités trop puissantes pour retourner à une vie normale. Au village, il cherche néanmoins à reprendre contact avec Magali, une fille qui venait passer ses étés dans la région lorsqu’il était adolescent et qui surgit dans son esprit comme une figure rédemptrice.

C’est par le truchement d’une lettre qu’il lui écrit que se glisse l’histoire de Magali, rapportée à la troisième personne. Elle a étudié la psychologie et s’est retrouvée dans des rouages, peut-être aussi terrifiants que la guerre, portant en tout cas la même violence symbolique. La grande entreprise dans laquelle Magali travaille exige implicitement un don absolu de soi, le sacrifice de son individualité. Ainsi, cette battante en est arrivée à accepter toutes les règles, écrites ou implicites, pour satisfaire un «être supérieur» indéfinissable, à travers la personne de sa manager de secteur, qui incarne «les organes et la chair périssable» d’une sorte de dieu insatiable. Le monde du travail apparaît comme l’autel des nouvelles dévotions, où se reproduisent les rituels sacrificiels laissés vacants par la disparition des anciennes lois. Enfermée, dépossédée d’elle-même, Magali a pourtant besoin de ces murs qui la protègent du vide.

La grande force de ce roman est de relater l’impossible rencontre entre ces deux êtres, l’un enfermé par le système et l’autre dans son désert. Et d’orienter leurs tourments vers une vertigineuse réflexion sur la condition humaine. Le jeune homme se demande, après avoir connu le feu et le sang à Bagdad, comment Dieu peut être «celui qui aime et celui qui tue» à la fois. La clé de ce paradoxe se trouve peut-être dans l’histoire de Mansour al-Hallâj, poète et mystique persan supplicié plus d’un millénaire auparavant, à Bagdad, pour avoir proféré un blasphème. Le martyr, souriant pendant son exécution dit-on, trouve enfin la perfection de l’amour divin dans la mort, comprenant que dans son amour Dieu «recueille et retranche à la fois».

Ainsi en va-t-il de ces hommes, porteurs dans leurs actes de la divinité comme de la bestialité. Dans un contexte extrême, ils mettent à nu les mensonges de la civilisation. A l’exemple de ce père de famille qui brise les jambes de son fils devant les soldats étrangers car son enfant a mâché le chewing-gum qu’ils venaient de lui offrir. Avant de le prendre dans ses bras et de l’emmener en le consolant. Son geste est une défiance infinie, sauvage face à ses ennemis, rappelant le récit fasciné du colonel Kurtz dans Apocalypse Now, de ces Vietcongs coupant un bras à tous les enfants d’un village que de gentils Américains avaient vaccinés contre la polio. Ce que comprend le jeune homme, c’est que l’atrocité de l’acte est mêlée d’amour, tout comme ce Dieu terrible, dans un même geste, modèle des êtres pour les détruire ensuite, dans un cycle infini. La certitude de la dissolution finale, promise à tous comme un témoignage d’affection, agit finalement comme un baume sur ses souffrances .

Genre: Roman
Qui ? Jérôme Ferrari
Titre: Un Dieu un animal
Chez qui ? Actes Sud, 110 p.

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