Genre: roman
Qui ? Kettly Mars
Titre: Aux frontières de la soif
Chez qui ? Mercure de France, 170 p.

Si le monde est un roman, impossible alors de trancher cette question: Canaan est-il son premier ou son ultime chapitre? Une terre vaste, au nord de Port-au-Prince, très loin de tout, mais qui fourmille dans les marges des initiatives internationales, les voies sans issue et les pelleteuses énormes qui puisent dans la montagne de quoi reconstruire la capitale. Sur des collines sèches, sans arbre aucun, un enfer assoiffé de tentes bleues, de quincailleries en béton, d’orphelinats et d’églises, de préfabriqué. Les habitants de ce bidonville qu’une femme mystique, il y a vingt ans, a baptisé Canaan, ont fui le séisme du 12 janvier 2010. Ils se sont installés. Ils ont racheté aux premiers arrivés des lopins dont personne ne possède le droit de propriété. Et ils ont bâti là, dans la fraîcheur différée de cette terre promise, une cité nouvelle que personne ne reconnaît. Et dont personne ne se soucie.

Après plusieurs romans remarqués, dont le très beau Saisons sauvages, Kettly Mars a logé là son nouveau récit: Aux frontières de la soif. Quelques mois après le séisme, en route vers l’océan, elle avait aperçu sur la droite de la route nationale 1, ce Sahara populeux, pointillé de bâches marines qui servaient de protection aux vents et aux pluies. «Je ne savais pas de quoi il s’agissait. J’ai demandé à celui qui me conduisait pourquoi des gens avaient choisi de se poser dans cette désolation. Il m’a répondu qu’il s’agissait de Canaan et que le gouvernement laissait les déplacés du séisme y prendre des terrains. J’ai espéré que ce camp serait provisoire.» Plus tard, la romancière, accompagnée d’un guide, pénètre dans Canaan. Elle y découvre un monde en soi. Une organisation. La certitude, pour ces pionniers, qu’ils ne bougeraient plus jamais.

«A Canaan, j’ai trouvé une soif. Pas seulement d’eau, mais une soif humaine, de vie, de secours. Un désœuvrement, aussi, qui n’excluait pas l’incroyable énergie des habitants. J’ai pensé qu’il me fallait raconter cela.» Depuis ses débuts en littérature, depuis ses premiers poèmes, Kettly Mars, née en 1958, croit d’abord en la profondeur insondable de l’épiderme. Elle travaille son pays au corps, traite de l’érotisme; elle glisse dans ses contes des orgies homosexuelles, des femmes aux hanches larges, des adultères et de l’amour. Le sexe est, pour elle, une voie d’accès au réel. «J’ai parfois choqué mes lecteurs. Mais je crois que j’ai tout fait pour éviter l’écueil le plus naturel: celui d’une supposée lascivité créole. Le charnel est pour moi une affaire sérieuse. En tout cas pas une boîte à fantasmes ou le lieu de l’exotique.» Alors, quand elle parle de Canaan, Kettly Mars le fait à partir de la peau.

Celle, flasque, de Fito Belmar, architecte urbaniste haïtien, qui a réussi à pondre un livre dont chacun finit par renoncer à attendre la suite. Il travaille pour des ONG, sur des projets auxquels il ne croit pas, avale de la liqueur, renonce à quitter une maîtresse qu’il ne supporte plus et tombe, presque par hasard, sur ce grenier de l’humanitaire qu’est Canaan. Certains soirs, quand il n’y tient plus et que tous les verrous de la morale ont sauté les uns après les autres, il se faufile dans Canaan, précédé par des maquereaux qui lui vendent des enfants. Kettly Mars décrit avec le scrupule insoutenable de l’entomologiste la prostitution de ces enfants, la déchéance du corps, la peur, les justifications a posteriori, toujours de l’intérieur de ce cerveau harassé, celui d’un technicien chez lequel rien ne laissait pressentir la lente dérive vers la pédophilie.

C’est un sujet qu’on n’aborde pas en Haïti, dont chacun a eu vent. La misère crasse d’une partie, infime mais notable, de la population, qui en arrive à vendre le corps de ses enfants. «Je parle avec vous, en ce moment, dans un hôtel de Port-au-Prince. Il y a une piscine, des ventilateurs et des boissons fraîches. Je vis en permanence dans cette schizophrénie, ce passage d’un monde à l’autre, celui du confort à celui de la pauvreté la plus abjecte. Nous qui sommes mobiles, nous sommes forcés de nous barricader, de nous bâtir une armure psychologique, pour supporter ces extrêmes. Peut-on appeler cela du cynisme? Je voulais, dans mon roman, traiter de ces allers-retours, de ces interférences, entre les deux mondes haïtiens.» Il y a des prédateurs et il y a des proies. Mais Kettly Mars ne se contente pas de rappeler cette évidence. Elle suspend son jugement. Ne quitte pas d’une semelle l’esprit malade de son Belmar. Elle se serait facilité la vie si elle avait résumé le personnage à sa monstruosité. Elle pointe ce qui, dans son amertume, sa désillusion, ce sentiment d’échec permanent, le conduit à des actes que lui-même réprouve.

Selon la police qui ne s’y rend presque jamais, Canaan compte soixante mille âmes. Selon les organisations locales qui n’ont pas le temps de les dénombrer, il y en aurait plus de trois cent mille. Ce bidonville est géré au mieux, sans le soutien du gouvernement qui voudrait bien se débarrasser de cette verrue sur les jolis plans de reconstruction nationale; sans le soutien, non plus, des ONG globalisées qui sont ravies de ne pas avoir à négocier sur des territoires sans cadastre. A sa manière excessive, poignante, Canaan est le signe que quelque chose n’a pas fonctionné, de la générosité mondiale qui a suivi le tremblement de terre de 2010. «On peut parler de bilan négatif de la reconstruction. Je dresse un état des lieux, le constat que quelque chose ne tourne pas rond. Haïti est la preuve qu’une certaine aide internationale ne marche pas. Canaan est un symbole dur mais une réalité indéniable.»

Kettly aurait pu choisir un cadre blanc, un étranger, pour incarner son Belmar. Elle aurait ainsi défini le malaise haïtien comme importé de l’extérieur. D’une écriture rugueuse, dense, jamais éprise d’elle-même, la romancière ne détourne pas le propos. Le questionnement d’une île à la dérive, dont les identités multiples semblent en permanence s’entrechoquer comme des atomes dans un tunnel. A un moment, Belmar quitte Port-au-Prince, avec une Japonaise qui s’est entichée de lui. Ils débarquent au village des Abricots, y croisent un écrivain maire dans lequel le lecteur reconnaît Jean-Claude Fignolé. De cette plage, de ce bungalow, de cette rencontre improbable, Kettly Mars tire certaines des plus belles lignes qu’elle ait écrites.

Et cet appel de Tatsumi, l’amoureuse, qui est aussi une injonction que Mars s’adresse à elle-même: «Tu devrais écrire toute cette douleur, Fito, en faire un livre, lui dit-elle. La laisser couler de tes mains. C’est par l’écriture que tu te purgeras de l’angoisse que je sens en toi. Dis Canaan, fais vivre ces hommes, ces femmes et ces enfants. Raconte ces petites filles que l’on vend, la prostitution des enfants. Raconte l’innocence violée et l’espoir qui ne veut pas mourir. Sors-les de l’anonymat, de leur misère et fais-les entrer dans l’humanité, dans la communauté des hommes.» Ce n’est pas seulement le roman de la turpitude, du renoncement et de la pourriture. C’est le roman d’un pays qui, la tête maintenue sous l’eau salée, cherche de l’air.

«J’ai appris, depuis la dernière fois que je m’y suis rendue, que les coordinateurs élus de Canaan ont dessiné sur la terre nue l’espace pour un commissariat et pour une mairie. Les Haïtiens, même s’ils ont été trahis, ont un désir d’ordre et d’Etat. Ils sont comme des enfants abandonnés par leur père et qui, devenus adultes, continuent de le chercher éperdument. Ils n’ont pas renoncé. Ils y croient encore.» Aux frontières de la soif n’épargne rien dans la description du drame haïtien. Mais il n’est pas le récit d’une bataille perdue. Peu à peu, dans les rares instants de répit de ce naufrage personnel, c’est un désir collectif qui s’exprime. Celui d’un milieu qui n’existe pas encore ici. Mais qui relierait, d’une manière moins hystérique, les deux sociétés qui composent aujourd’hui Haïti.

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Kettly Mars

«A Canaan, j’ai trouvé une soif. Pas seulement d’eau, mais une soif humaine, de vie,de secours.Un désœuvrement, aussi»