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Le panorama époustouflant au sommet du Mont Mannen.
© (VISITNORWAY.COM / ALEX CORNU)

Voyage

Aux îles Lofoten, où gronde le Maelström

Le terrible courant enflamma l’imaginaire d’Edgar Allan Poe et de Jules Verne. L’archipel norvégien où il se situe est aussi réputé pour la beauté unique de ses paysages

Certains voyages commencent dans les pages d’un livre. Celui-ci a pris forme il y a bien longtemps, à la lecture des Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe, promptes à enflammer un imaginaire postadolescent. «Je vis une vaste étendue de mer, dont la couleur d’encre me rappela le tableau du géographe Nubien et sa mer des Ténèbres. C’était un panorama plus effroyablement désolé qu’il n’est donné à une imagination humaine de le concevoir», écrit Poe dans la nouvelle intitulée Une descente dans le Maelström.

Il y met en scène le terrible courant maritime situé aux îles Lofoten, archipel déchiqueté aux confins de la mer de Norvège. Jules Verne lui-même fait disparaître dans ce vortex le Nautilus du capitaine Nemo (Vingt mille lieues sous les mers). Il est vrai que le Maelström, tombeau de dizaines de voiliers, peuplait les cauchemars des marins d’antan. Les temps changent: de nos jours, l’archipel est surtout réputé pour la beauté unique de ses paysages.

La meilleure morue du monde

Rendons justice à Edgar Allan Poe: les îles Lofoten sont bien les filles du mariage brutal des montagnes et de l’océan. Un cortège de sommets aigus et de falaises sombres, de baies cachées et de plages nues, de canaux et de fjords, qui prennent un aspect lugubre sous la pluie, la brume ou les tempêtes. Mais attendez que le ciel se découvre. Sous ces très hautes latitudes (67-69° N, au-dessus du cercle polaire), la météo est versatile. Sous le soleil de minuit entre le 27 mai et le 17 juillet ou dans la blancheur immaculée de l’hiver, les Lofoten dévoilent un visage lumineux. Cela leur vaut de figurer régulièrement au plus haut dans le classement des plus belles îles du monde, concocté par les magazines anglais et américains.

Un à-pic arrondi de 1000 mètres d’altitude surplombant une baie aux eaux claires, sur fond de sommets aiguisés; au premier plan, d’anciennes cabanes de pêcheurs sur pilotis (rorbues), qui ont conservé la traditionnelle teinte carmin du temps où la peinture était mélangée aux entrailles de poisson. Ce n’est pas pour rien que Reine et Hamnoy sont réputés être les plus beaux villages de Norvège. Dans l’archipel, les rorbues ont pour la plupart été transformés en cottages touristiques. Autant dire qu’ici, on dort les pieds dans l’eau et le nez dans les montagnes, avec un confort dont auraient rêvé les pêcheurs d’hier.

L’archipel n’a jamais rompu avec son passé. Depuis le Xe siècle, on pêche dans ces eaux miraculeuses une variété de morue (skrei), réputée la meilleure au monde. Les pêcheurs l’étendent toujours sur de hauts portiques de bois à l’entrée des villages pour la transformer en stockfish, sa version séchée, exportée partout en Europe. Ces séchoirs se voient de loin. Ils se sentent d’encore plus loin. Cuisiné frais, le skrei est aussi un plat d’une finesse extrême. Les œufs, le foie et la langue sont très recherchés. Mais la meilleure partie est la joue. On a moins envie de l’embrasser que de la déguster.

Rencontre avec le monstre

Les marins d’aujourd’hui n’ont pas oublié le Maelström. Naviguer dans son champ d’attraction, 
à l’extrême sud de l’archipel, requiert un très vieux savoir-faire. «Les courants contraires y croisent de fortes marées. Comme le fond remonte le long des côtes, la mer perd tout sens logique», explique le vieux pêcheur Brad Borresen, qui a connu la pêche à l’ancienne: à la voile, à la rame, le cœur bien accroché. Malgré les radars, les sonars et les GPS, on ne s’approche encore du Maelström qu’avec précaution, durant le laps de temps où le monstre somnole. Le skipper Frode Andersen, qui fait caboter les touristes sur son voilier, a un jour failli se laisser happer: «J’en suis sorti en poussant mon moteur d’appoint, mais je me suis fait une belle frayeur.»

Dans la région, les tempêtes venues de l’ouest sont soudaines et violentes. Frode conte la tragique histoire de deux familles de Digermulen, au nord-est des Lofoten. Après avoir célébré un mariage à la cathédrale de Kabelvag, en 1920, elles périrent en mer sur le chemin du retour. On peut saluer les tombes, alignées en surplomb d’une baie au calme trompeur. La tempête durant laquelle cinq cents marins disparurent à la fin du XIXe siècle est aussi restée dans les mémoires. Voilà pourquoi les navigateurs du cru restent superstitieux. Dans chaque coopérative de pêche est suspendue une morue royale. Cette espèce rarissime, gage de prospérité, est supposée annoncer les tempêtes au bout de sa ficelle. Ce serait l’humidité qui la fait tourner.

Rien n’effraie plus les marins qu’une possible rencontre avec le Draugen. Ce fantôme de pêcheur, dit la légende, apparaît au plus fort des tempêtes. Il s’annonce par ses cris lugubres et son orgue funèbre avant de surgir sur son esquif brisé, attirant les navires dans les abysses. Son effigie, plutôt effrayante, est exposée au musée de la pêche de Å, l’un des plus beaux villages de l’archipel. «Le jour de l’arrivée du Draugen au musée, le toit a été arraché par une tornade», se souvient Ottar Schiutz, le conservateur. Pour conjurer le sort, on emporte à bord un singulier passager en bois sculpté: le Marmaelen, aussi appelé «nain des mers». Si d’aventure il apparaît sur le pont, transi de froid, il faut le réchauffer, tel une aimable figure de conte pour enfant.

De retour sur terre, les marins aiment se retrouver à la taverne Anker Brygge, sur le port de Svolvær. Le visage rougi, les mains craquelées, ces descendants de Vikings s’attablent devant une bière estampillée d’un drakkar, toujours prompts à conter une histoire salée. Que l’on débarque par avion ou par bateau, c’est souvent à Svolvær que le voyage commence. D’ici, quelques heures de route suffisent pour rejoindre Å, à l’autre extrémité de l’archipel. Les quatre îles principales (Austvagoy, Vestvagoy, Flakstad et Moskenes) sont reliées par des tunnels ou des ponts. Entre deux escarpements se nichent des baies, des criques, des plages et des hameaux figés dans le temps. Plus on descend vers le sud, plus le relief devient escarpé et la nature grandiose. Mieux vaut prévoir plusieurs jours pour accomplir ces quelque 200 kilomètres.

Peintures rupestres

On peut explorer l’archipel à son gré. Le long d’innombrables chemins de randonnée, côtiers ou montagneux. En observant par hasard un vison batifoler sur une plage aux eaux translucides ou une loutre dévorer un saumon sur un rocher. En grimpant sur le Reinebringen, sommet situé en surplomb de Reine, l’un des plus beaux points de vue du monde. Embarquer à la recherche de baleines, d’orques, d’oiseaux marins ou d’aigles pêcheurs. Caboter sur un navire luxueux de l’Express côtier, qui fait escale aux Lofoten dans son parcours entre Bergen et le Cap Nord. A bord, le passage par le Trollfjord (fjord des trolls), l’un des plus encaissés du pays, est un moment fort. On peut aussi s’essayer au kayak de mer ou même au surf, puisque le Gulf Stream protège l’archipel des glaces et des températures extrêmes.

Pour aller au bout de ses rêves, une solution aventureuse est d’embarquer en zodiac depuis le village de Reine, direction le Maelström. Ici, les locaux le nomment Moskenstraumen (courant de Moskenes). Le passage des vagues fait nettement plus mal aux fesses que les fauteuils 
mœlleux de l’Express côtier. C’est à ce prix qu’on fait revivre les mots d’Edgar Allan Poe, même si le danger du courant ne se fait plus vraiment sentir, pour être honnête. 
Il est possible d’admirer des peintures rupestres de 3000 ans d’âge, parmi les rochers les plus anciens de la planète. On y trouve les vestiges de cabanes de pêcheurs, qui pouvaient être démontées et transportées en bateau. Le long de la grève, on ramasse des bois flottés, des jouets du courant, courbés et polis comme des centenaires. S’ils pouvaient parler, ils partageraient des récits extraordinaires.


Y aller

Le plus rapide est de prendre un vol pour Bodo (SAS, autour de 320 francs). De là, vol de 20 min pour Svolvaer ou traversée en ferry. L’autre possibilité est de prendre un vol pour Narvik, puis de rejoindre Svolvaer par la route, superbe. www.flysas.com

Y dormir

Eliassen Rorbuer. A Hamnoy, face à un panorama superbe. Cottage à partir de 100 francs. Tél: +47 45 81 48 45, www.rorbuer.no/en

Nyvagar Rorbuhotell. Proche de Svolvaer, au calme, de belles chambres donnant sur un ponton. Tél: +47 76 06 97 00

Nusfjord. D’anciennes cabanes de pêcheurs dans un village classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Tél: +47 76 09 30 20

Y manger

Anker Brygge, Svolvaer. Une taverne pittoresque à la cuisine délicieuse. Tél: +47 76 06 64 80, www.anker-brygge.no

Mat & Vinbu, Hamnoy. Spécialité de joues de morue. Tél: +47 76 09 21 45

S’organiser

Grand Nord Grand Large, spécialiste du voyage polaire, propose une quinzaine de voyages dans les îles Lofoten. Il y en a pour tous les goûts, circuits accompagnés ou voyages individuels. Plusieurs thématiques sont proposées tout au long de l’année: randonnée, kayak de mer, balades en raquettes, croisière… Les Lofoten sont parmi les meilleurs spots au monde pour observer aurores boréales et soleil de minuit. 9, rue de la Rôtisserie
, Genève, 022 518 05 13, www.gngl.com

A consulter

Le site de l’Office du tourisme qui propose une foule d’adresses et de bons plans. www.visitnorway.com

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