Scène

Aux Jardins musicaux, l’esclavage en roue libre

Lundi et jeudi, le festival neuchâtelois propose «El Cimarrón», œuvre opératique qui conte l’histoire d’Esteban Montejo, un ancien esclave cubain mort à 113 ans. Impétueuse, la partition est un chaos organisé

C’est un chant étrange, à mi-chemin entre l’exclamation musicale, le parlé et la comptine scandée. Parfois, l’agonie et le désespoir, aussi. Il n’empêche, chaque mot est clairement énoncé, jeté au public, de ces détails qui prennent aux tripes. «Ils m’ont repris, ils m’ont frappé avec la chaîne, je la sens encore.»

Sur scène, l’incarnation d’Esteban Montejo, ancien esclave cubain mort en 1973 à l’âge de 113 ans, raconte son quotidien sous le joug des colons espagnols: le travail dans les plantations de canne à sucre, la violence des punitions, les tentatives d’évasion dans les hauteurs de l’île, la soif de vengeance. Sa biographie, rédigée par l’ethnologue Miguel Barnet qui l’avait longuement questionné, a inspiré au compositeur allemand Hans Werner Henze El Cimarrón, œuvre opératique en 15 tableaux. Lundi et jeudi, elle sera présentée en une version inédite sur les planches de la Grange aux concerts de Cernier, dans le cadre du festival Les Jardins musicaux.

Bouillonnement intérieur

Un animal domestique retourné à l’état sauvage: voilà ce que désigne, à l’origine, un «cimarrón». En Amérique et aux Antilles, le terme est utilisé à partir du XVIe siècle pour évoquer les esclaves africains ayant échappé à leurs maîtres et vivant en hors-la-loi. Des destins brisés qu’Henze met en musique en 1970 alors que les contestations antiracistes grondent dans les campus américains.

Comme pour refléter le bouillonnement et la soif de liberté d’Esteban Montejo, la partition d’El Cimarrón est jaillissante, dispersée. L’unique baryton est accompagné d’une guitare, de flûtes et surtout, d’une armada de percussions plus exotiques les unes que les autres, dont un steel-drum caribéen. Ça gronde, ça gratte, ça tinte dans un ensemble semblable à un régiment d’insectes frétillants.

Mais ce qui peut sembler totalement improvisé est en réalité un chaos finement orchestré. «L’œuvre est faite de ruptures, elle passe d’une humeur à l’autre comme un enfant, souligne Valentin Reymond, codirecteur du festival. Henze s’est laissé aller à beaucoup de fantaisies, mais l’écriture est sûre et pleine d’intelligence. On n'ose plus faire ça aujourd’hui!»

Véritable tour de force pour les musiciens, El Cimarrón mène aussi la vie dure au baryton. «Chaque mesure est un vrai combat pour trouver sa note. C’est comme être dans du sable mouvant, je dois rester vigilant», confie Yannis François, la voix d’Esteban Montejo aux Jardins musicaux. Originaire de la Guadeloupe, le chanteur et danseur, passé par la compagnie de Maurice Béjart, n’a pourtant pas hésité à empoigner le rôle. «Etant moi-même descendant d’esclaves, l’œuvre résonnait avec mon histoire personnelle. Et me permettait d’allier toutes mes capacités.»

Car Yannis François ne fait pas que chanter l’oppression, il la danse aussi, et en costumes. «Par rapport à la version originale en concert, on rajoute une dimension émotionnelle qui stimule l’imaginaire et rend l’histoire moins hermétique pour le public.»

Surprises éclectiques

Le mélange des genres est le maître mot de cette 21e édition des Jardins musicaux. «Ces différentes disciplines s’enrichissent mutuellement et créent des surprises», précise la codirectrice, Maryse Fuhrmann.

On peut citer celle de Cast-A-Net, la rencontre entre un quartet de musiciens et le danseur Israel Galván pour un moment de flamenco contemporain. Mais aussi La ralentie, poème d’Henri Michaux que le compositeur Pierre Jodlowski a habillé pour l’occasion de musique, lumières et vidéo. Ou un théâtre musical sur Frank Sinatra qui, paraît-il, aurait toujours voulu être un artiste… d’opéra.


El Cimarrón, au festival Jardins musicaux, Cernier (NE), lu 27 et je 30 août.

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