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Dag le pyromane, abattu et contemplé par les voisins attristés.
© Claire Leroux

Scènes

Aux Marionnettes de Genève, le feu de la déviance

Jusqu’à dimanche, une compagnie franco-norvégienne fascine avec «Cendres», un récit de pyromanie qui rappelle la fine frontière entre normalité et folie

Il s’appelle Dag. Il est le fils unique et aimé d’Alma et d’Ingemann, le chef des pompiers. Ses résultats scolaires épatent, on lui promet un brillant avenir. Mais voilà, Dag est si sensible et soucieux de ne pas décevoir ses parents que la moindre contrariété le terrasse. Le feu couve et menace… Brûler, être brûlé, se lancer, se consumer. Avec Cendres, la compagnie franco-norvégienne Plexus Polaire évoque en beauté les fragilités de la psyché et la part destructrice de toute création. Pas de paroles, des mots projetés qui partent en fumée, des mannequins si réalistes qu’ils embrasent la scène. Aux Marionnettes de Genève, un pyromane d’hier et un auteur d’aujourd’hui se racontent en vis-à-vis, et c’est envoûtant.

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Tout part d’un roman. En 2010, le Norvégien Gaute Heivoll publie Avant que je me consume. Un récit qui raconte comment, durant le printemps 1978, plusieurs fermes et granges d’un village de Norvège ont été décimées par des incendies. Né peu avant ces événements, l’écrivain se sent étrangement lié à cet épisode. D’où, dans son livre, cet entrelacs permanent entre le parcours de Dag, le jeune pyromane, et sa propre démarche d’auteur, soumise à des épreuves du feu. L’ouvrage, un succès, a été traduit en vingt langues. Il a retenu l’attention d’Yngvild Aspeli, la metteuse en scène de Cendres, parce qu’«il joue sur la confusion entre vérité et fiction, destruction et création, normalité et folie pour parler de la complexité humaine».

Destins liés

De fait, la relation trouble entre l’auteur et le pyromane palpite au cœur de la proposition. Incarné par un comédien, l’écrivain peine à pondre son histoire. Bière à la main, il procrastine devant son ordinateur et sombre dans des cauchemars. Sur le plateau, il est alors harcelé par la marionnette de Dag qui s’agrippe à ses cheveux telle une mauvaise pensée.

Un autre parallèle? Tel le pyromane, le jeune écrivain a déçu son père en ne devenant pas l’avocat souhaité. On le voit, ce père, pâle dans son survêt rouge, malade et consumé de chagrin. D’abord grandeur nature, extrait du ventre d’un élan par deux marionnettistes – la scène se déroule pendant un rêve –, puis en version miniature, couché dans un lit d’hôpital. C’est l’écrivain, donc son fils, qui le manipule. Il est bien plus grand, plus fort et lui allume la dernière cigarette du condamné. Sur le tulle qui sépare la scène de la salle, apparaît ce texte, dans un écran de fumée: «La dernière chose que j’ai faite à mon père, c’est de lui mentir. Je ne lui ai jamais dit que j’étais devenu auteur.»

Mannequins poignants

La culpabilité est également là, palpable dans les yeux sombres et brillants de Dag, le jeune pyromane. Dans son teint de cire aussi et ses traits creusés. On le contemple assis à droite de la scène, sous sa forme mannequin, comme le contemple la foule des voisins, eux aussi des mannequins aux traits fins, debout, figés. Ils sont plus tristes qu’en colère. Dag a déçu père et mère en perdant le village et ses repères. Les marionnettes, construites par un collectif d’artistes dont la metteuse en scène, sont d’un réalisme et d’une beauté bouleversants.

Parallèle toujours, mais plus ludique, lorsque Dag sous forme de poupée, cette fois, est assailli par les jerrycans d’essence qui le poussent à l’incendie, comme l’écrivain l’avait été auparavant par les bières qui l’incitaient à fuir la réalité. A ce moment, les objets tentateurs surgissent autour des personnages de telle sorte que lorsqu’un d’eux est chassé, un autre apparaît sans délai. Les marionnettes ont ce talent, pouvoir traduire avec brio un tourment du dedans.

Maisons haut perchées

Ce qui frappe encore dans ce spectacle? Le contraste habile entre la stylisation du décor – six maisons haut perchées qui s’embrasent par projections interposées, les mots qui partent en fumée – et le réalisme des mannequins, si poignants. Et bien sûr, l’extrême délicatesse de la manipulation qui rend les marionnettes, petites ou grandes, si vivantes. Quand Alma, la mère du pyromane, vient à l’avant-scène, affaiblie, hébétée et soutenue par deux manipulateurs, on saisit, sans paroles, toute l’ampleur de sa douleur. Les marionnettes ont encore cette grâce: réaliser un plan fixe qui raconte sans pathos, mais sans concession non plus, la violence du sentiment.


Cendres, jusqu’au 25 mars, Marionnettes de Genève, www.marionnettes.ch

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