C’est le spectacle le plus surprenant de la rentrée. Tropinzuste, au Théâtre des Marionnettes de Genève, est une petite merveille d’inventivité et de sensibilité. Vue lors d’une représentation scolaire, cette création qui parle d’injustice épate tellement les élèves par ses trouvailles de mise en scène qu’ils participent à fond à toutes les propositions – à commencer par le moment où le narrateur zozote et que les enfants le corrigent à l’unisson! C’est la première fois que le TMG collabore avec Am Stram Gram, son équivalent genevois jeune public, et l’alliance entre Fabrice Melquiot à l’écriture et Isabelle Matter à la réalisation est simplement époustouflante.

Le propos? Un homme de 45 ans perd sa femme puis son travail et se demande s’il est un raté chronique, un frère spirituel de Calimero. L’occasion d’aborder cette question de fond: est-ce que l’injustice frappe au hasard ou est-ce que l’attitude des personnes concernées conditionne son apparition? Présenté ainsi, le spectacle paraît grave. C’est tout l’inverse sur la scène du TMG. Emmenée par deux comédiens magiciens – Hélène Hudovernik et Frédéric Landenberg multiplient les farces et attrapes –, la proposition cavale et déborde d’imagination.

La résignation de Calimero

Tout commence par l’écriture. Fabrice Melquiot se place dans la tête de son narrateur et donne à entendre son récit intérieur. Comment ce père de 45 ans parle avec Lenny, son fils de 7 ans. Comment il se voit lui-même au même âge et se remémore ses parents. Comment il assiste, impuissant, à la fin de son mariage et à son licenciement. Et comment il se rappelle sa passion pour Calimero, le petit poussin noir rejeté par sa maman poule et résigné à être toujours maltraité. Le récit intérieur a justement ce mérite: montrer que l’injustice est aussi une affaire entre soi et soi. Une manière de «courber l’échine et de baisser les bras». Ou, ainsi résumé par le héros: «Une victime, c’est quelqu’un qui souffre et dit que c’est le destin.»

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Le texte, déjà, est donc sensible et malin. Mais ce qui stupéfie, ce sont les pépites de mise en scène imaginées par Isabelle Matter et la scénographe Yangalie Kohlbrenner. La première trouvaille, qui arrache un «oh» de ravissement aux enfants? Alors que le narrateur attend son bus, un nuage en suspension sur sa tête, un texte semble s’écrire spontanément sur un panneau en verre peint en blanc: «Un homme sous la pluie et dans sa tête», dit la phrase sans visage.

Un autre spectacle d’Isabelle Matter, ces jours, à Vidy: Un fils de notre temps

Le ton, ludique et poétique, est donné. Il ne va pas cesser. Les parents du narrateur sont résumés à deux paires de jambes en mousse qui, dans un moment musclé, en viennent… aux mains. Le père de Lenny, qui travaille dans une boîte à poules de batterie, jongle avec des œufs avant de les faire apparaître et disparaître tel un magicien. Sur le panneau blanc, la même main habile dessine une usine dont les créneaux écrivent le mot maman, jolie manière de montrer que le narrateur est un employé-enfant. Et enfin, l’épouse se résume à une silhouette orange pétant. Un vrai festival d’idées.

Comédiens en mouvement permanent

Ce qui frappe surtout, c’est l’activité incessante qu’exigent ces solutions. Les comédiens sont en perpétuel mouvement. Soit ils manipulent les personnages en mousse ou les divers accessoires qui constituent leur univers, soit ils déplacent des éléments de décor ou peignent des visuels, le tout en jouant. C’est peut-être ce côté industrieux qui plaît tant aux enfants... La salle vit et commente tous les épisodes, et cet engagement est sans doute la plus belle manière de mener un débat sur un sujet si important.


Tropinzuste, jusqu’au 3 février, Théâtre des Marionnettes de Genève.