John Edgar Wideman. Damballah. Trad. de Jean-Pierre Richard. Gallimard, 265 p.

Des personnages qui dansent sur des volcans, des mots qui s'envolent en de frémissants lamentos, comme des gospels: sur la fréquence noire, la voix de l'Américain John Edgar Wideman est l'une des plus émouvantes, avec celle de Toni Morrison. Ce qu'elle raconte? Les tourments d'une communauté humiliée, la pathétique galère d'un peuple condamné à vivre dans la jungle des ghettos. L'un d'eux, celui de Homewood, à Pittsburgh, fut le berceau de Wideman. C'est là qu'il a grandi, après la guerre, et c'est là qu'il orchestre ses romans dans la sauvagerie d'une langue calcinée, indomptée et indomptable, magnifiquement traduite par Jean-Pierre Richard.

Fils d'éboueur, Wideman est aujourd'hui un ténor de la littérature afro-américaine. Mais il aurait pu mal finir, comme son frère cadet, qui fut inculpé de meurtre et qui croupit dans un pénitencier d'outre-Atlantique. Si l'auteur du Massacre du bétail et de L'Incendie de Philadelphie a échappé à ce genre de malédiction, au sortir de l'adolescence, c'est grâce au basket, où il excellait: à cet athlète de très haut niveau, l'Université de Pennsylvanie offrit une bourse en 1959 puis il fut l'un des premiers Noirs à pouvoir entrer au New College d'Oxford, dont il dirigea l'équipe de basket entre deux cours de littérature. A son retour aux Etats-Unis, il renonça à sa carrière sportive pour suivre un cours de creative writing dans l'Iowa, avant d'écrire son premier roman – en 1967, à 26 ans.

Son œuvre? Une dizaine de titres qui sont devenus des classiques. Avec une prose où se télescopent l'argot des quartiers malfamés et les clameurs du Black Power, les complaintes de l'Amérique esclavagiste et les chants envoûtés de l'Afrique sorcière. Mais Wideman ne s'enferme jamais dans le communautarisme intégriste. Il aime les métissages, lui qui doit autant à Faulkner qu'à Richard Wright: dans ses romans, les griots mêlent leurs musiques à celles de Joyce, de Sterne ou d'Eliot, au rythme du blues. Un charivari explosif, qui dynamite barrières raciales et préjugés ethniques.

Damballah, que Gallimard publie cet automne, a été écrit au début des années 80. C'est le premier volet d'une trilogie familiale qui commence au mitan du XIXe siècle. A cette époque, la jeune esclave Sybela Owens s'était enfuie des champs de coton du Maryland pour aller planter à Homewood – le futur ghetto noir de Pittsburgh – l'arbre généalogique dont Wideman suit les multiples ramifications. Plusieurs générations vont donc défiler, en un bouquet d'histoires souvent racontées par des femmes.

Celle d'Orion, le «nègre fou» qui fut décapité par son maître parce qu'il voulait restaurer ici-bas le règne de Damballah, le dieu vaudou aux pouvoirs magiques. Celle de Lemuel Strayhorn, le paria qui pousse sa charrette dans les ruelles enneigées de Homewood, avec un chien pour seul confident. Celle de ce bébé maudit dont le cadavre, enveloppé dans un journal, fut jeté dans une poubelle. Celle de John French, le doux géant aux allures de flingueur, et de son épouse Freeda, la tendre pietà du ghetto. Celle de la petite Lizabeth, qui rêvait d'habiter dans le chapeau de son papa. Celle de Mother Bess, la vieille rebelle dont la voix vibre de toute la fureur ancestrale. Celle du «Chinois», avec ses dents qui ressemblent à des poignards d'or. Celle de Hazel, clouée sur son fauteuil d'estropiée, qui s'escrime à se souvenir de l'odeur du vent afin d'oublier «la saleté de ce monde». Celle de Reba Love Jackson, la reine du gospel. Celle de Willie l'aveugle, retrouvé fracassé au pied d'un escalier. Celle de Rashad, revenu bousillé du Vietnam. Celle de Tommy, le «négro» en cavale qui finira pour se faire coffrer avant de se convertir à l'islam au fond d'une geôle sordide.

Autant d'histoires enchâssées dans cette bouleversante chronique familiale où s'empilent toutes les strates d'une souffrance immémoriale. En un crescendo d'incantations et de psalmodies «arrachées à la caverne du néant», Wideman nous éblouit par sa langue flamboyante. Son écriture est un long feulement à la Thelonious Monk, un rugissement de félin blessé, quelque chose comme un oratorio d'outre-tombe. Ça remue.