Vous pensez ne pas – ou plus – aimer le cinéma fantastique? C’est l’occasion ou jamais pour vous réconcilier avec ce genre malmené, par la surproduction, la redite, le manque de talent et, pour finir, un public qui n’y croit plus. Et s’il s’agissait justement d’une question de foi? Or, cette foi en la pertinence du fantastique, mais aussi tout simplement en la puissance du cinéma, l’Espagnol J. A. Bayona la possède actuellement plus que tout autre.

On l’avait pressenti en découvrant en 2007 à Cannes «L’Orphelinat», film d’horreur follement poétique d’un jeune débutant parrainé par Guillermo Del Toro. Puis est venu l’impressionnant film catastrophe «The Impossible» (2012), tentative trop mélodramatique et occidentalo-centriste de revenir sur le grand tsunami de 2004. Avec son nouveau film «Quelques minutes après minuit», alias «A Monster Calls», adaptation d’un roman «jeunesse» de Patrick Ness, le cinéaste réussit une sorte de synthèse inespérée: un film fantastique et spectaculaire pour traiter une matière mélodramatique et intime, l’histoire d’un garçon confronté trop tôt à la réalité de la mort.

Un monstre amical

Pour échapper à un quotidien marqué par la maladie de sa mère (Felicity Jones) ainsi qu’aux humiliations répétées de ses camarades de classe, le jeune Conor (Lewis MacDougall) se réfugie dans le dessin. Son père (Toby Kebbell) s’est remarié en Californie et malgré sa visite, il apparaît que seule sa grand-mère maternelle (Sigourney Weaver), très stricte et peu amicale, serait vraiment en mesure de s’occuper de lui. Une nuit, à minuit sept précisément, ce garçon solitaire et renfermé voit le grand arbre de la colline d’en face se déraciner tout seul et s’approcher de sa fenêtre. Comme dans un conte de fées, l’if monstrueux lui propose alors (avec la voix de Liam Neeson) d’écouter une histoire et lui annonce qu’il reviendra encore deux fois avant que Conor ne lui raconte à son tour quelque chose…

«C’est toujours la même histoire, celle d’un garçon qui n’est plus un enfant mais pas encore un homme», avait averti une voix de narrateur? En effet, ce qui n’empêche pas l’éternel récit d’apprentissage de recevoir ici un traitement particulièrement élaboré. Alors que tout se joue quelque part au nord de l’Angleterre, dans un environnement de banlieue a priori réaliste à la Ken Loach, le paysage est comme déformé par un imaginaire gothique. Sur ladite colline se dresse également une église entourée d’un cimetière, et dès la séquence d’ouverture – un cauchemar – la terre s’ouvre, menaçant d’avaler le garçon et sa mère! Puis, lorsque le monstre commence à raconter, son conte prend la forme d’un magnifique dessin animé à base d’encres diluées (œuvre d’Adrià Garcia, auteur du long-métrage «Nocturna – la nuit magique»).

Il fallait un cinéaste solide pour arriver à se maintenir ainsi à mi-chemin entre le rêve et le réel, pour réunir ces éléments disparates en quelque chose qui ressemble à un style. Bayona fait encore mieux. Comme d’autres avant lui, Terry Gilliam avec «Tideland» ou Tim Burton avec «Miss Peregrine», il aura cherché un roman dans ses cordes à porter à l’écran. Mais au contraire de ces maîtres en quête d’un second souffle ou juste soucieux de ne pas perdre la main, il s’investit avec un tel souci du détail, filme avec une telle sensibilité qu’on croirait qu’il raconte là sa propre vie.

La complexité des sentiments

En une année qui a déjà vu «Peter et Elliot le dragon» et «Le Bon Gros Géant» travailler avec une certaine intelligence cette idée de l’ami imaginaire, «A Monster Calls» les surpasse encore. Alors qu’on pouvait craindre le gothique vermoulu, la foire aux effets spéciaux ou la surcharge contre-productive (façon «Lovely Bones» de Peter Jackson), on se retrouve devant un film de bout en bout inspiré et puissamment réflexif. Entre le cancer qui ronge la mère et l’if salvateur, entre une réalité brutale et des contes déstabilisants, une fable postmoderne où la confusion de l’enfance, la peur de la mort, la fuite dans le rêve et la possibilité de les dépasser par l’acceptation de la complexité des choses et par l’expression artistique plutôt que la violence se trouvent mieux articulées que jamais.

Ici, pas de magie à gogo; nul besoin d’une saga de sept ou huit épisodes pour faire passer le «message». Juste un trauma à dénouer et un film qui, tout en respectant certains codes classiques, de la photo ténébreuse d’Oscar Faura à la riche partition orchestrale de Fernando Velazquez, parvient à redevenir une aventure esthétique, un éblouissement. Un miracle? Dans la lignée de «L’Echine du diable» de Guillermo del Toro et «Les Autres» d’Alejandro Amenabar (2001), plutôt une nouvelle preuve que le fantastique anglo-saxon a trouvé ses véritables héritiers en terres hispaniques. Et que le Catalan Bayona, né à Barcelone en 1975, ait adopté Geraldine Chaplin (ici en directrice d’école) comme fétiche cinéphilique ne saurait bien sûr nous déplaire.


**** Quelques minutes après minuit (A Monster Calls), de J.A. Bayona (Espagne – Etats-Unis – Royaume-Uni 2016), avec Lewis MacDougall, Felicity Jones, Sigourney Weaver, Liam Neeson, Toby Kebbell, James Melville, Geraldine Chaplin. 1h48