exposition

Aux sources humaines du dessin

Le Centre Pompidou-Metz présente 220 œuvres de 1925 à nos jours. «Une brève histoire des lignes» éclaire le paysage chaotique de l’art moderne et contemporain

La surcharge de travail administratif des professeurs d’université produit parfois des résultats surprenants. Au début des années 2000, l’anthropologue Tim Ingold est invité à donner un cycle de conférences à la Society of Antiquaries of Scotland. Il choisit de parler des relations entre la parole, le chant, l’écriture et la notation. Il est alors nommé à l’Université d’Aberdeen; il est appelé par d’autres tâches et néglige sa préparation. «J’avais attendu longtemps avant de m’y mettre, mais dès que les choses furent amorcées le sujet «décolla» de façon inattendue. Ce que j’avais eu initialement l’intention de faire est devenu un tremplin vers un champ d’investigation beaucoup plus large et ambitieux: la fabrication humaine de la ligne sous toutes ses formes.»

Tim Ingold observe que, au-delà des différents systèmes de notation musicale ou scripturale, la production des traces, des tracés ou des plis a des relations directes avec tous les principes d’écriture, qu’elle n’obéit pas à la même logique à toutes les époques ou dans toutes les civili­sations, et qu’il convient de remonter à ses origines pour comprendre «comment la ligne est devenue droite» à partir du XXe siècle. Tim Ingold a réuni ses réflexions dans Une brève histoire de lignes (Editions Zones sensibles) qui sert de fil conducteur (encore une ligne) à l’exposition du même nom que présente le Centre Pompidou-Metz.

Cette exposition, conçue à partir des collections du Cabinet d’art graphique du Centre Pompidou de ­Paris, du Musée national d’art moderne et de la Bibliothèque Kandinsky, avec quelque 220 œuvres, propose une vision inédite du dessin depuis 1925. Elle couvre une période où les pratiques anciennes précisément codifiées n’ont plus cours. Jusqu’à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, le dessin a une fonction préparatoire et formatrice. Il est étroitement lié à l’apprentissage des techniques reines et à la préparation de travaux plus «nobles», la peinture ou l’architecture par exemple. Avec le travail en plein air, avec l’individualisation de l’expression artistique et la dissolution des formations académiques, dessiner devient un mode d’expression de plus en plus autonome que les artistes cherchent à redéfinir.

L’exposition ouvre sur la présentation des croquis réalisés vers 1925 par Kandinsky pour son livre Points et lignes sur plan et par des illustrations pédagogiques de Klee conçues à peu près à la même époque. Il s’agit de recherches menées en parallèle puisque les deux artistes enseignent alors au Bauhaus. Ils tentent simultanément de reconstruire une systématique des signes à partir de l’expérience graphique et picturale. Cette ouverture annonce clairement l’hypothèse sur laquelle repose cette exposition: à partir des années 1920, les artistes se retrouvent devant un chantier sans précédent, puisque les cadres anciens n’opèrent plus: il leur faut réinventer les principes du dessin et reprendre pour ainsi dire à zéro les gestes qui ­le constituent. Dessiner devient alors inséparable de la question «qu’est-ce que dessiner». Et l’ensemble des pratiques graphiques modernes et contemporaines ébauchent une anthropologie concrète des tracés dont les réflexions de Tim Ingold seraient le versant théorique.

C’est une manière habile de mettre de l’ordre dans un paysage artistique au premier abord chaotique. Qu’y a-t-il de commun entre les performances où Richard Long marchant longuement sur une prairie finit par tracer une piste droite, les figures graphiques réalisées sous mescaline par Henri Michaux, les images cartographiques de Shusaku Arakawa, les crins noués sur un fil tendu de Pierrette Bloch, l’écriture expressive réinventée de Christian Dotremont ou l’image des plis de ses paupières infiniment agrandie par Giuseppe Penone? Ces œuvres reviennent toutes à un moment antérieur à celui où l’on croyait savoir ce qu’étaient les lignes et par conséquent ce qu’était les dessiner. Où y en a-t-il? De quoi sont-elles faites? Comment sont-elles faites? Avec quels moyens les rendre à nouveau visibles et intelligibles?

Le parcours de l’exposition reprend les choses étape par étape. D’abord la classification, la typologie avec Klee, Kandinsky notamment. Puis «la geste cheminatoire» avec les performances et les tracés nés du mouvement du corps, du crayon ou de la plume. Ensuite la cartographie imaginaire ou réelle, la mesure de l’espace, la constitution des surfaces et toutes ces «lignes fantômes» qui apparaissent dans les paysages ou dans les végétaux et qui sont relevées par le travail de l’art. Enfin les écritures; et ces «lignes de vie» inscrites sur le corps humain, des lignes de la main vues par Man Ray aux paupières représentées par Penone.

Beaucoup d’amateurs et de critiques semblent déconcertés par le désordre qui règne dans la création artistique depuis au moins un demi-siècle, par l’apparente perte des repères ou des savoirs, et par un art incapable de rivaliser avec les chefs-d’œuvre anciens. Une brève histoire des lignes répond brillamment à ces inquiétudes. Elle montre des artistes au travail, une entreprise collective parfois pressée parfois patiente mais toujours acharnée, où chaque réponse est une question sur le passé et une proposition pour l’avenir.

Une brève histoire des lignes. Centre Pompidou-Metz, 1, parvis des Droits-de-L’Homme, Metz. Tlj sauf mardi de 11 à 18 h (sa 10–20 h, di 10–18 h). Jusqu’au 1er avril. www.centrepompidou-metz.fr

Une manière habile de mettre de l’ordre dans un paysage artistique au premier abord chaotique

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