Le vaste et rubicond Pertuiset avait été en affaires avec un certain Jules Gérard, ex-officier de spahis que la vox populi avait paré du titre de «tueur de lions». C'était un petit Provençal (il était né à Pignans, dans le Var) plutôt chétif mais plein de sang-froid et d'imagination. A eux deux ils ressemblaient à Laurel et Hardy, ou à un minuscule Don Quichotte flanqué d'un colossal Sancho. Ensemble ils avaient conçu le projet d'une «Société africaine internationale» (toute sa vie, Pertuiset échafauderait des combinaisons mirobolantes, dont aucune jamais ne marcherait. Il y a en lui un côté Courtial des Péreires - l'inventeur de Mort à crédit. Peut-être cette naïveté, cette faculté enfantine de s'enthousiasmer pour des coquecigrues, attendrissaient-elles Manet). L'idée de base était de recruter des chasseurs indigènes afin d'éliminer les animaux dont les mœurs féroces nuisaient gravement aux entreprises coloniales (spécialement celles des éleveurs). Mais la société se proposait aussi des buts plus sophistiqués et éducatifs, en l'occurrence «rendre faciles et attrayantes les excursions dans l'Afrique du Nord et le Soudan», et capturer un certain nombre de fauves, à l'aide de filets, pièges à ressorts et contrepoids, cages à roulettes, etc., afin de les vendre aux jardins zoologiques, de les exhiber au public riche et oisif des villes d'eaux et autres villégiatures, et finalement «d'offrir aux naturalistes des sujets d'étude, et aux peintres, sculpteurs, architectes et graveurs, de bons modèles des grands félins»: c'est écrit dans les statuts de l'Africaine internationale, qui ne verra jamais le jour.

Jules Gérard, qui se flattait de relations à la cour d'Angleterre, avait paru en uniforme de spahi à la Royal Geographical Society. Il espérait récolter des fonds et des patronages prestigieux, mais on l'avait pris pour un clown, et il était reparti de Londres muni de quelques vagues promesses, et ayant claqué en vain tout l'argent de son associé. Lorsque Pertuiset s'était lassé de cracher au bassinet, le «tueur de lions» avait conçu l'idée saugrenue de se faire nommer généralissime des armées du roi du Dahomey. Ces fantasmagories avaient connu leur épilogue dans un marigot de Sierra Leone, où son escorte nègre avait précipité, pieds et poings liés, le natif de Pignans (Var). «On transporta le cadavre à Free town», écrit Pertuiset dans l'éloge, d'ailleurs assez ambigu, qu'il fit de son associé, «où chacun tint à rendre un suprême hommage au hardi voyageur; on lui fit de touchantes funérailles, et le corps consulaire tout entier, accompagné des officiers de la station navale, et suivi d'une foule considérable d'Européens et d'indigènes, escorta le convoi»: phrase qui mérite d'être citée, tant elle collectionne les pieux mensonges et les poncifs: l'hommage est «suprême», le voyageur «hardi», les funérailles «touchantes», etc. Tout au long de sa carrière aux multiples facettes, Pertuiset éprouverait une inclination irrésistible pour le lieu commun emphatique. La foule «considérable» consistait en la personne du consul de France, d'un gendarme, de deux boys et de deux prisonniers extraits de leur geôle pour faire office de croque-morts.

Le consul et le gendarme portaient des casques coloniaux à bandages et de grandes moustaches, les boys et les croque-morts allaient nu-tête et glabres. Tout ça titubait sous l'effet du soleil et du vin de palme. Les assassins furent retrouvés, ou en tout cas des gueux qui pouvaient passer pour les assassins, et subirent leur châtiment, naturellement «exemplaire» (un de tes sept oncles, son boy l'avait, paraît-il, assassiné en répandant dans son cassoulet de la moustache de lion finement coupée - un peu comme s'il s'était agi de ciboulette: d'où péritonite mortelle. Cela devait se passer au bord du Niger, une vingtaine d'années avant ta naissance. Le boy avait été fusillé. Or, tu n'as jamais su ce qui avait valu à l'oncle d'être ainsi assaisonné par son boy - il faut croire qu'il avait passé les limites, pourtant larges, de ce que la société coloniale permettait aux Blancs. Tu ne sais même pas ce qu'il fabriquait sur les bords du Niger, l'oncle emmoustaché - du commerce, sans doute? Il n'était, en tout cas, pas militaire. C'est une des poétiques conséquences du temps qui passe: les témoins meurent, puis ceux qui ont entendu raconter les histoires, le silence se fait, les vies se dissipent dans l'oubli, le peu qui ne s'en perd pas devient roman, qui a ainsi à voir avec la mort). Avant d'embarquer à Marseille pour son dernier voyage, l'infortuné spahi avait posté à Pertuiset une lettre dans laquelle il lui léguait, s'il devait lui arriver malheur, son titre de «tueur de lions». La chose est étrange, un peu comme si Manolete avait transmis sa dignité de matador de toros à son coiffeur, au cas où, mais c'est ainsi: Pertuiset se retrouvait «tueur de lions» sans jamais en avoir même vu un (Jules Gérard, lui, avant de connaître cette fin déplorable, en avait expédié des dizaines).