L’annus horribilis du cinéma français a commencé le 28 février 2020 par l’effondrement en direct de cette institution qu’est la Nuit des Césars. La soirée s’est achevée dans la discorde et le chaos. Quelques jours plus tard, le covid fermait les salles et suspendait les tournages. Après quelques mois d’éclaircie estivale, le 7e art est retourné en hibernation. La grande famille du cinéma français en a profité pour mettre un peu d’ordre, évincer les représentants chenus du patriarcat et obtenu l’autorisation de tenir une 46e Nuit des Césars dans une géométrie revue à la baisse (150 invités), dans une nouvelle salle (L’Olympia) et en respectant les règles sanitaires (masque obligatoire, noir selon le dress code)

Le rendez-vous se positionne explicitement sur le changement et la diversité. Deux acteurs noirs, Jean-Pascal Zadi (Tout simplement noir) et Fathia Youssouf (Mignonnes) sont sacrés dans la catégorie Meilleur espoir et Sami Bouajila décroche le César du meilleur acteur pour son rôle dans Un Fils. Le redressement moral n’a toutefois pas su éradiquer les deux fléaux qui minent depuis des décennies la Nuit des Césars: une longueur excessive (3 heures 45...) et une pulsion contradictoire au glamour et à l’auto dérision.

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Première harangue

Ayant la vulgarité pour fonds de commerce, la maîtresse de cérémonie, la comédienne Marina Foïs, commence d’ailleurs par ramasser sur la scène une crotte de chien, première finesse d’un sacre ponctué de touches scatologique, histoire de rappeler que l’esprit du Pétomane continue de souffler sur le pays de Molière. Sinon l’animatrice lance la première harangue de la soirée contre les autorités coupables d’étrangler la Culture en général et le cinéma en particulier. Roselyne Bachelot, présente dans la salle, en prend pour son grade – «C’est maso d’avoir une pharmacienne comme Ministre de la Culture». Deux représentants de la CGT sont invités  à rappeler la précarité des intermittents. Stéphane Demoustier, César de la meilleure adaptation pour La Fille au bracelet, ne comprend pas que ses enfants puissent aller dans des boutiques de fringues et pas au cinéma...

C'est à Corinne Masiero que la soirée doit l’intervention politique la plus radicale. La comédienne se présente dans un costume encore plus moche que la chapka du capitaine Marleau: une peau d’âne sanglante, comme si elle venait de dépecer Patrick, le brave baudet qui tient le premier rôle masculin d'Antoinette dans les Cévennes. Laissant tomber la défroque grotesque, elle apparaît dans une chemise de nuit sanguinolente, qu’elle enlève pour s’exhiber entièrement nue, la peau couverte de revendications tracées au marker noir («No culture, no future» et «Rends-nous l’art, Jean»). Du courage, de la folie: le moment le plus saisissant de la soirée.

Eternelle jeunesse

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Pour la première fois de l’histoire des Césars, la scène accueille un grand orchestre dirigé par Benjamin Biolay qui prend des poses au piano. Par chance, Alain Souchon amène un peu de légèreté avec Quand j’serai  KO. Les ombres du passé et de la mort passent sur le glamour. Un montage montre les 46 présidents des éditions précédentes marcher de gauche à droit, puis le président de 2021, l’impeccable Roschdy Zem, entrer en chair et en os par le côté cour. Les chers disparus ont leur séquence, et ils sont nombreux à gésir dans la fosse commune de la cinématographie française. Les artistes n’étant pas égaux devant la mort, quatre d’entre eux ont droit à un hommage privatif: les regrettés  Michel Piccoli, Claude Brasseur, Jean-Claude Carrière et Jean-Pierre Bacri.

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Un César d’honneur est décerné à la troupe du Splendid, sept statuettes pour les compagnons du poil à gratter, Mmes Balasko et Chazel, MM Blanc, Clavier, Jugnot, Lhermitte et Moynot. Flapis et chenus, les ci-devant champions de la rigolade se poussent du coude pour placer un bon mot, une ultime pitrerie avant le crépuscule. Heureusement le merveilleux Jean-Louis Trintignant, 90 ans, a envoyé une vidéo apte à combler les fossés générationnels: visage grave, il dit les Stances à la Marquise de Corneille («Le temps saura faner vos roses Comme il a ridé mon front»), révisées par Tristan Bernard («Peut-être que je serai vieille {mais} je t’emmerde en attendant»). Le sourire du comédien, c’est celui de l’éternelle jeunesse...

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Comédie punk

Le grand favori de 2021 était Les Choses qu’on dit, les choses qu’on fait, d’Emmanuel Mouret avec treize nominations. Suivaient, avec douze nominations chacun, Eté 85, de François Ozon, et Adieu les cons, d’Albert Dupontel. Hormis Emilie Dequenne, Meilleur second rôle féminin pour Les Choses, les deux premiers sont repartis bredouilles, tandis que la comédie énervée raflait sept récompenses, dont les deux suprêmes, Meilleur réalisateur et Meilleur film, et encore Meilleur scénario originel, Meilleur acteur dans un second rôle (Nicolas Marié, en archiviste aveugle échappé de son sous-sol pour mettre le souk en plein jour), Meilleure photo, Meilleur décor – sans oublier le tout nouveau César des lycéens. Le film sept fois récompensé a fait 700 000 spectateurs en 7 jours d’exploitation, interrompue par la deuxième vague de la pandémie. Portée par une énergie dévastatrice, culminant dans un suicide par police interposée, cette comédie punk correspond sans doute à l’esprit d’une époque affrontant, désemparée, le no future... 

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Seule l’épatante Virginie Efira a été oubliée dans le triomphe d’Adieu les cons, ce qui est forcément injuste. Le César de la Meilleure comédienne va donc à l’adorable Laure Calamy, pour Antoinette dans les Cévennes.

La 46e Nuit des Césars s’est dotée d’une séquence inédite: la bande annonce des films qui auraient dû sortir au cours de l’année écoulée et qui sortiront quand les salles rouvriront (date à préciser). En voyant ces extraits (Des Hommes, de Lucas Belvaux, Aline, de Valérie Lemercier, Les 2 Alfred, de Bruno Podalydès...) on se demande à quoi auraient pu ressembler les Césars 2021 si le coronavirus n’était pas venu bouleverser le cours des choses.