antiquité

Avenches fête ses 2000 ans en 3D

Depuis dix ans, le documentariste Philippe Nicolet sculpte ses images pour donner du relief au temps et à l’espace. Son nouveau film, diffusé lundi sur RTS Deux et le 27 mai à Avenches, explore la vie dans la capitale des Helvètes

«Seule une pellicule d’herbe et de terre recouvre les vestiges de l’ancienne ville, qui demeure encore largement inexplorée.» Ainsi démarre la plongée spatiale et temporelle du film Aventicum D-couverte – La capitale des Helvètes a 2000 ans , de Philippe Nicolet. Un tapis ­herbeux sépare en effet l’actuelle commune vaudoise d’Avenches, 4000 habitants, de la ville gallo-romaine d’Aventicum, qui fut cinq fois plus peuplée. «Il suffit de creuser quelques dizaines de centimètres au-dessous de l’asphalte ou des champs pour qu’apparaissent déjà des restes de route, des murs et des objets», poursuit le commentaire.

Le lien entre le présent et le passé antique est une question de relief enfoui, de couches exhumées, de profondeur. Il paraît dès lors naturel que l’on s’y immerge à l’aide de l’image 3D: on chausse ses lunettes polarisantes et, littéralement, on voit l’épaisseur des âges et des matières se déployer. C’est le procédé que la société Nicolet Vidéo Productions (NVP), créée par le réalisateur vaudois, emploie depuis dix ans pour produire des documentaires voués à explorer, en stéréoscopie, l’histoire, la nature et la culture. Philosophie d’une technologie: «Nous faisons un travail de sculpteurs de l’image. A la différence de l’image habituelle en 2D, face à laquelle l’esprit gère d’un seul coup tout ce qui se présente à la vue, la 3D vous oblige à aller chercher les détails. Elle suggère une approche contemplative, en profondeur, qui reconquiert le temps. Ça fait dix ans que je réfléchis à la lenteur», explique l’auteur.

Drapé en relief

Le film – diffusé lundi 18 mai sur RTS Deux et le 27 mai dans le théâtre du château d’Avenches pour le 2000e anniversaire de la ville – se concentre sur la vie quotidienne, ses gestes et ses objets. Etonnements: dans les restes de repas pris par les Helvètes d’Aventicum et déterrés par les archéologues, on retrouve des huîtres, des dattes («qui parcouraient 1000 à 2000 kilomètres pour arriver ici») et du garum, la pâte ­salée à base de poissons, d’origine mésopotamienne, que les Romains utilisaient pour assaisonner absolument tout – traces gastronomiques d’une civilisation précocement mondialisée. Ailleurs dans le film, l’image en relief restitue le drapé d’une toilette figée par la statuaire locale, le détail d’une coiffure, les éléments des lits en métal qu’on importait en pièces détachées depuis la Grèce, ou l’allure lisse, mollement ondoyante, qui caractérisait l’aspect naturel du cheveu local.

«Je n’imaginais pas qu’il existait une telle intégration entre la réalité locale et ce qui se passait ailleurs dans l’Empire, parfois sur de longues distances. Il y avait des liens, un accès à des connaissances.» Selon ses habitudes, l’Empire ouvrait sa palette de croyances, en intégrant les cultes locaux: à Aventicum comme ailleurs, les divinités gauloises partageaient l’espace religieux avec les dieux romains.

La sophistication des dispositifs servant à rendre confortable la vie ordinaire est également frappante: il en va ainsi des centaines de brefs piliers qui séparaient deux couches du plancher dans les bains publics et qui servaient à faire circuler de l’air chaud pour climatiser les lieux. Dans un autre registre, les fouilles d’Avenches ont restitué les restes d’un orgue, dont les tuyaux étaient mis en vibration à l’aide d’une machine hydraulique. «Cet instrument, de petite taille, appartenait sans doute à un particulier. Des versions plus grandes étaient utilisées pour produire des sons effrayants dans les spectacles qui se donnaient dans l’amphithéâtre.»

Plus loin, l’image parcourt minutieusement la surface d’une bague. «La fonction de documentation est un aspect important de notre démarche. La 3D préserve des informations que la 2D ne donne pas. Elle rend visibles des couches de relief qui ne se voient pas à l’œil nu.» De près comme de loin, le procédé permet en effet de voir des choses qui normalement ne se perçoivent pas. «Il y a une distance au-delà de laquelle, pour nos yeux, la vision 3D s’arrête. Dans ces cas, on peut fabriquer artificiellement de la stéréoscopie. Pour réaliser des images 3D, on utilise habituellement deux caméras avec un éloignement de 6,5 centimètres, correspondant à celui qui existe en moyenne entre nos yeux. Si vous les éloignez de 300 mètres, ça vous fait des yeux de géant, qui permettent de voir les Alpes au loin totalement en relief.» Philippe Nicolet l’a fait: «Le résultat est effrayant. Du coup, on voit que les montagnes sont trouées. Certains rochers semblent sur le point de tomber. On dirait des caries dans une dent.»

Un trésor dans les égouts

Revenons à Avenches. La pièce la plus iconique du passé gallo-romain surgit d’un égout de la ville antique. Des images d’archives incluses dans le film montrent la trouvaille émergeant du sous-sol dans les mains d’un fouilleur travaillant dans le cadre d’un programme d’occupation pour chômeurs lausannois, en 1939: c’est un buste en or massif de l’empereur Marc Aurèle, planqué dans la canalisation dans des circonstances dont on ignore tout.

L’homme ainsi portraituré ne se limitait pas à gouverner l’Empire: s’il éveille l’admiration du documentariste, c’est avant tout parce qu’il était philosophe, consignant dans ses Pensées pour moi-même des réflexions telles que «La bonté est chose invincible». Ça tombe bien: «pour moi-même», c’est aussi la démarche de Philippe Nicolet, qui se lance dans ses films comme dans des «projets de cœur» et qui trouve des commanditaires en cours de route. «Je commence le plus souvent à tourner sans budget. J’avais fait un film en Grèce, qui est devenu par la suite une commande du Musée national archéologique d’Athènes, et qui m’a donné envie d’explorer l’Antiquité dans nos régions. Quand j’ai pris l’initiative de travailler sur Aventicum, je ne savais pas qu’on allait célébrer les 2000 ans de la ville…»

Le film se termine sur une énigme irrésolue: le dodécaèdre de la photo ci-contre, dont on continue à ignorer la signification. Dé à jouer? Instrument de mesure? Modèle ­celtique du cosmos, selon l’interprétation que le réalisateur préfère? Ce mystère avenchois sera le point de départ d’un prochain film. Une fable, cette fois, explorant «l’indispensable alliage du doute et de la conviction».

«Aventicum D-couverte – La capitale des Helvètes a 2000 ans», de Philippe Nicolet. Lundi 18 mai à 20h40 sur RTS Deux. (Suivez le lien pour visionner le film sur un écran d’ordinateur et reportez-vous à la page http://www.nvp3d.com/fr/comment-voir-la-3d pour le mode d’emploi) Mercredi 27 mai à 20h dans le théâtre du château d’Avenches.

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