Rejetons de la Guerre froide et de la menace atomique, les champions bigarrés de l’écurie Marvel suscitent le mépris de l’intelligentsia. Ella a tort. Les super-héros «made in America», c’est un chapitre des Métamorphoses qu’Ovide n’a pas eu le temps d’écrire. Ils comblent notre soif de contes et de légendes. Ils exorcisent nos peurs. Ils ont la plasticité des grands mythes.

 

Personnification de pulsions décrites par la psychanalyse et jadis incarnées par Vulcain, Hypérion, Mars ou Minerve, les Avengers sont aussi une allégorie ambiguë de la pax americana, puisqu’ils engendrent le chaos en ramenant l’ordre. Leur projet de cyberpacification universelle n’est pas sans rappeler les fantasmes Star Wars de Reagan. Quant à l’armada d’Ultron, elle anticipe un déploiement de «systèmes d’armes létales autonomes».

Même les geeks les plus atteints n’auraient jamais imaginé que les Avengers régneraient un jour en maîtres absolus sur l’industrie du divertissement. Rachetées par Disney en 2009, pour la bagatelle de 4 milliards de dollars, les éditions Marvel sont en position hégémonique. Leur plan de production court jusqu’en 2019…

Le passage du papier poreux à l’écran 3D ne s’est pas fait tout seul. Les premières tentatives sont ratées. Evidemment, réussir à suspendre l’incrédulité en filmant un type qui, sous le coup de la colère, se change en mastodonte vert, et ce sans craquer son caleçon violet, demande du génie.

Le film de super-héros a cessé d’être grotesque quand les réalisateurs ont su panacher tradition et modernité, premier et second degré, action et réflexion, sur le modèle désacralisant des Watchmen d’Alan Moore. Thor laisse entrevoir l’équation lorsque les Asgardiens traversent un décor de western comme une gay pride à O. K. Corral. Iron Man séduit grâce à l’interprétation névrotique qu’en donne Robert Downey Jr. Le plus ancien et le plus obsolète d’entre tous, Captain America, trouve le ton juste, le décalage idoine.

La bande est réunie dans Avengers (2012) et l’assemblage fonctionne étonnamment bien. Les rapports conflictuels des justiciers font l’intérêt du produit. Le cynisme de Tony Stark heurte le patriotisme du Captain, les débordements titanesques de Hulk indisposent les dieux nordiques, Thor et Loki… Réalisé par Joss Whedon, ce all-stars engrange 1,5 milliard de recettes mondiales. Le réalisateur rempile avec Avengers: L’ère d’Ultron, conçu pour fracasser à nouveau le box-office.

Donc Tony Stark/Iron Man, Steve Rogers/Captain America, Bruce Banner/Hulk, Natasha Romanoff/Black Widow, Clint Barton/Hawk­eye et Thor reviennent. Ils récupèrent au fond d’un blockhaus le sceptre de Loki. De cet objet de pouvoir, Tony Stark extrait l’intelligence artificielle dont il a besoin pour concevoir un programme de pacification universelle. Pas de bol: l’ADN alien de l’algorithme a la haine du genre humain et donne vie à un robot génocidaire, l’impitoyable Ultron. Celui-ci passe à l’action, flanqué de deux jeunes X-Men, Quicksilver et Scarlet Witch. Le combat du Bien et du Mal passe par le Wakanda, pays africain connu pour ses mines de vibranium, Séoul et la Sokovie, une république balkanique. Les dommages collatéraux sont énormes.

Joss Whedon parle de «cauchemar» lorsqu’il évoque le tournage. Non pas à propos des poursuites démentielles ou de la négation systématique des lois de la gravité universelle, tout ceci se réglant en trois coups de cuiller à CGI, mais de l’hétérogénéité du groupe. «Les Avengers partent dans tous les sens», explique-t-il. Tony Stark est un fanfaron égocentrique, Captain America un has been psychorigide, Hulk ne contrôle pas sa colère…

Le choc des ego fait toujours le sel du blockbuster. Il culmine lorsque tous les garçons de la bande essaient de soulever le marteau de Thor, évidente métaphore d’une partie de «c’est qui qui a le plus gros zizi?»… Les envoûtements écarlates de Scarlet Witch, plongeant ses adversaires dans leurs pires cauchemars, introduisent une tonalité inquiétante. Quelques gags détendent l’atmosphère, comme Thor marchant malencontreusement sur une petite maison en Lego.

Ultron amène la dimension ontologique inhérente au thème du robot. Doté du cogito ergo sum, ce Pinocchio d’acier redit son credo: «J’avais des ficelles, maintenant je suis libre.» Il rit de son inhumanité quand il ne trouve pas le mot «enfant» et se pose en Antéchrist en feulant: «Sur cette pierre [le vibranium], je construirai mon Eglise.» Sa logique binaire est irréfutable: seule la disparition des hommes garantirait la paix dans le monde.

Cet humour, ces pistes de réflexion constituent le meilleur d’Avengers 2. Le pire, ce sont les scènes d’action, interminables, confuses, bruyantes. Le dernier acte opposant les héros à des milliers de robots volants est d’une laideur digne des Transformers. L’ère d’Ultron s’avère moins réussi que le premier Avengers et ses dérivés, Iron Man 3 ou Captain America 2 – Le soldat de l’hiver.

Les héros sont fatigués. Après avoir sauvé l’humanité, la troupe se disperse. Hulk se met au vert, Thor et Iron Man rêvent de pantoufles. Seuls Captain America et Black Widow restent sur le pont. Ils instruisent une nouvelle génération d’Avengers – Vision, Falcon, Scarlet Witch et War Machine.

Il semblerait que, suite à un accord passé entre Sony et Marvel, Spider-Man devrait les rejoindre. Il ne sera pas de trop car, au générique de fin, Thanos avertit qu’il va prendre personnellement en main l’anéantissement de l’espèce humaine…

VV Avengers – L’ère d’Ultron, (Avengers – Age of Ultron), de Joss Whedon (Etats-Unis, 2015), avec Robert Downey Jr., Chris Evans, Chris Hemsworth, Mark Ruffalo, Scarlett Johansson, Jeremy Renner. 2h21.

La logique binaire d’Ultron est irréfutable: seule la disparition des hommes garantirait la paix dans le monde