Au chapitre de la Riponne, la plus vaste place du centre-ville de Lausanne, le site touristique suisse romand à l'adresse internet http://www.tourismesuisse.com explique sans détour: «Malheureusement, cette place est l'échec de l'urbanisation de Lausanne. En voulant en faire un lieu de rencontre, les autorités ont fait de cette place, sise au pied du Palais de Rumine, une surface bétonnée qui ne sert qu'aux marchés (biheddomadaires) et à quelques manifestations secondaires. Une véritable catastrophe dans le paysage lausannois. Vraiment dommage, car au lieu d'en faire un lieu convivial, c'est devenu un désert...» Ce point de vue, 100% des habitants du chef-lieu vaudois le partagent. Or, à la faveur des débats sur le nouveau Musée des beaux-arts, qui devrait se construire sur le site de Bellerive, au bord du lac, voici que surgit... un projet pour la Riponne!

xUn «Grand Rumine»Intitulé «Solutions pour un «Grand Rumine», il présente sous l'adresse web http://www.mbavd.ch «trois variantes compatibles entre elles pour un nouveau Musée des beaux-arts au centre de Lausanne». Ses signataires en font un projet de ralliement pour tous ceux qui ne peuvent accepter l'installation d'un équipement culturel majeur dans une zone perçue comme périphérique et dévolue aux loisirs plutôt qu'à la culture. Une position publiquement défendue en 2002 déjà par deux architectes suisses de premier plan, le Tessinois Luigi Snozzi et le Bâlois Roger Diener. Ce dernier jugeait que le choix de Bellerive «relevait d'une vision muséale très conventionnelle, celle qui avait prévalu, par exemple, pour le Musée olympique».

Les autorités vaudoises de l'époque rétorquaient - comme elles le font aujourd'hui encore - que seize sites avaient été pris en considération et dûment explorés; un seul avait résisté victorieusement à l'examen: celui de Bellerive. «Erreur!» clame Yves Ferrari, 34 ans, sociologue et architecte: un dix-septième lieu n'a jamais été envisagé ni sérieusement étudié, celui de la Riponne. Signataire du manifeste «Pour un «Grand Rumine», avec Julien Goumaz, historien de l'art, Michel Thévoz, historien de l'art, ancien enseignant universitaire, ancien directeur de la Collection de l'art brut, et Jacques Christinat, historien, enseignant, municipal socialiste à Cully, ce député vert affirme haut et fort qu'il n'accepte ni ne rejette le projet du bureau Berrel Kräutler Architekten, lauréat du concours d'architecture organisé pour le site de Bellerive. «Nous soutenons la construction d'un musée au bénéfice de l'ensemble du canton. Par cette proposition, nous souhaitons le sauver en évitant un référendum qui mobiliserait l'arrière-pays et lui serait fatal.»

xTrois variantesL'alternative présentée prévoit la libération de la majorité des locaux du Palais de Rumine; elle passe par le départ de la Bibliothèque cantonale et universitaire (BCU), du Musée d'archéologie, des collections de géologie, d'histoire et de numismatique et, à terme, par celui du Grand Conseil. Mais elle mise sur le maintien du Musée de zoologie, «ce qui permettrait de tirer parti du contrepoint avec les collections artistiques, d'illustrer les rapports entre la nature et la culture».

Elle se présente en trois variantes qui peuvent s'additionner jusqu'à parvenir à une surface totale de 9000 m2. A la perpendiculaire du Palais de Rumine, sur le site de l'ancien cinéma Romandie relié par un tunnel, un aménagement en sous-sol contiendrait des stocks visitables sur 1200 m2. En surface, s'élèverait une grande halle d'expositions temporaires de 900 m2. Sur la place, serait construit un bâtiment de 900 m2 sur deux niveaux. Vis-à-vis de Rumine, un édifice de superficie analogue, de deux étages également, posé sur la rue du Tunnel, viendrait fermer la place sur sa grande longueur. Le palais, une fois dégagé, pourrait mettre 6000 m2 à la disposition du musée (autant qu'à Bellerive). De quoi montrer les collections de manière permanente et, dans les anciens locaux de la BCU, de quoi organiser des expositions temporaires.

La proposition, à laquelle se rallient passablement de notables verts et quelques socialistes, souligne les avantages de la formule en termes de transports et donc d'environnement. Mérite supplémentaire: le musée cristalliserait nombre d'activités culturelles déjà présentes autour de lui, d'où un regain d'âme et de vitalité pour tout un pan du centre-ville. La Riponne échangerait son statut de désert contre celui de plaine fertile. Voici donc le nouveau musée, projet malmené, longtemps gelé pour cause de finances publiques défaillantes, défendu avec précaution par les autorités en charge du dossier, mal reçu par la partie de l'intelligentsia locale qui s'attend au pire, appelé au chevet de l'urbanisme lausannois. Et voici relancée, par ce biais, la controverse sur la Riponne, aussi ancienne que cette place née au début du XIXe siècle et devenue, d'une transformation à l'autre, le lieu commun de la frustration publique, l'inverse de la convivialité urbaine sauf par jours de marché.

xUne place fragiliséeL'idée possède un double mérite: elle engage à réfléchir; elle rappelle aux édiles lausannois que les exigences sociales et symboliques réclament leurs droits autant sinon plus que les besoins fonctionnels. Mais comment édifier le «Grand Rumine» sur une place largement transformée depuis 1972 en toit de parking, dalle fragile ne supportant ni racines d'arbres ni poids d'une certaine importance? Il s'agirait, en effet, d'ajouter un tunnel à un terrain percé comme un fromage, comprenant le parking longé par une voie de métro souterraine, ainsi que le lit voûté et certains jours tumultueux de la Louve. Aucune impossibilité que les techniques contemporaines ne puissent surmonter, mais à grands frais sans doute.

xUn budget raisonnableEtabli après analyse approfondie, le budget du musée projeté à Bellerive s'élève aujourd'hui à 66 millions de francs. Il inclut dans le calcul les particularités du site telles que la proximité du lac et le sol de remblai. Peut-on espérer un prix moins élevé pour la proposition alternative? Prudemment, ses auteurs avancent qu'«on peut déjà raisonnablement prévoir que le coût ne sera en aucun cas supérieur à celui d'une nouvelle construction au bord du lac». Des experts, auxquels leur projet a été soumis, en conviennent; il n'en coûte pas moins de transformer que de construire à neuf, ni de construire en ville plutôt qu'au bord du lac». Cependant, soulignent-ils, cette estimation basse et abstraite, établie avant toute étude, ne prend pas en compte les inévitables surprises d'un terrain occupé depuis longtemps. C'est là que la facture pourrait violemment grimper.

Une étude approfondie et les moyens de l'effectuer, c'est précisément ce que réclament les partisans du «Grand Rumine», «de manière que le peuple vaudois puisse se déterminer souverainement, chiffres à l'appui». «Le temps que soient levées les oppositions dressées contre le projet de Bellerive», la longue durée joue en notre faveur, observent-ils finement... Au risque, cependant, de laisser filer l'opportunité actuelle - conjonction de prospérité économique ainsi que de bonne volonté des mécènes et collectionneurs - d'un nouveau musée tant attendu.