Attention spoilers! Cet article dévoile certains éléments de l’intrigue. Si vous ne souhaitez pas les lire, vous pouvez les masquer. Masquer les spoilers

On est en novembre 1985 et il est moins cinq sur l’horloge de l’apocalypse nucléaire. Qui pourrait sauver le monde? Les Watchmen? Ils sont à la retraite depuis que la loi Keene de 1977 a déclaré hors la loi les justiciers masqués. Le Hibou et Laurie se sont rangés des voitures. Adrian Veidt, qui a combattu le crime sous le nom d’Ozymandias, est un homme d’affaires richissime. Seul Rorschach n’a pas déposé les armes: dissimulé sous son masque aux taches changeantes, le dangereux paranoïaque mène d’obscures croisades dans la clandestinité.

Accidentellement désintégré, Jon Osterman a réussi à reconstituer sa structure atomique. Vivant entre plusieurs dimensions temporelles, il n’est plus qu’énergie. Seul lui pourrait sauver la terre, mais l’espèce humaine ne lui inspire pas plus d’empathie qu’un flocon de neige. Quant au Comédien, bras armé de l’Amérique républicaine, il a été défenestré…

Céphalopode géant

Avec Watchmen, Alan Moore signe un chef-d’œuvre. Brillamment dessinée par Dave Gibbons, cette prodigieuse uchronie à dénouement quantique revisite la figure du super-héros et propose une réflexion sur la fameuse question de Juvénal: «Qui nous gardera des gardiens?» En 2009, Zack Snyder tire du roman graphique en six volets une adaptation correcte qui a le défaut de réinventer la fin: à la téléportation d’un céphalopode géant au cœur de New York provoquant 3 millions de morts, le film préfère de banales frappes atomiques.

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Damon Lindelof s’est fait les dents sur Lost et a créé l’étrange The Leftovers, dans lequel 2% de l’humanité se volatilise sans explication. S’affranchissant des contraintes de l’adaptation, le showrunner a inventé une suite à l’œuvre d’Alan Moore: Watchmen prolonge fort intelligemment l’uchronie originelle en lui inventant un avenir plausible et en pressentant avec une acuité troublante la cause raciale qui embrase les Etats-Unis. Cette série en neuf épisodes de HBO a remporté quatre prix sur onze nominations aux Emmy Awards: meilleure mini-série, meilleur scénario, meilleur second rôle masculin pour Yahya Abdul-Mateen II et meilleure actrice pour Regina King.

Bandana jaune

Watchmen se déroule principalement en Oklahoma et commence par un flash-back à Tulsa, en 1921, lors de l’émeute ethnique dirigée contre la population noire. C’est dans ce sinistre épisode que s’enracine l’intrigue. En 2019, trente-cinq ans après l’intrusion d’un calamar extraterrestre à Manhattan, sous le septième mandat présidentiel de Robert Redford, la société américaine se désagrège.

A propos de la série:  «Watchmen», sombre cathédrale américaine

Seuls trois personnages originels ont survécu: Laurie, Dr. Manhattan et Adrian Veidt. La première est une agente du FBI; le deuxième, exilé sur Mars dit-on, s’avère bien présent, mais sous une forme inattendue; le dernier, enfin, cramé par son hybris, végète et délire dans un manoir écossais entouré de clones qu’il massacre sans joie. Quant à Rorschach, jadis pulvérisé, son esprit survit: les membres de cet avatar du Ku Klux Klan qu’est la 7e Kavalerie se cachent sous le masque tachiste du triste sire.

Depuis la Nuit Blanche au cours de laquelle ils ont été exterminés dans leurs maisons, les policiers dissimulent leurs traits derrière un bandana jaune pour rester anonymes. Certains perpétuent officiellement la tradition des héros masqués. Comme Red Scare, une brute sous cagoule rouge, Looking Glass, planqué sous une surface réfléchissante, et Angela Abar (Regina King), alias Sister Night, l’héroïne noire de Watchmen.

Dans ce monde faussement paisible, la 7e Kavalerie et Lady Trieu, «la femme la plus intelligente du monde», dressent des plans pour s’approprier les super-pouvoirs de Dr. Manhattan. Angela absorbe une dose de Nostalgia. Cette drogue anamnestique lui permet d’accéder à la mémoire de son grand-père, et par-delà à Bass Reeves, le premier shérif noir des Etats-Unis. Elle comprend que Hooded Justice, le premier héros masqué, était Noir, subtil retournement de la dialectique raciste selon laquelle «un homme blanc masqué, c’est un héros; un homme noir masqué, une menace».

Héros quantique

Les fans de Watchmen se réjouissent des nombreuses allusions au texte originel, ténues comme un papillon qui batifole, jubilatoires comme les pluies de calamars, répliques dérisoires de l’attentat de 1985. Damon Lindelof a parfaitement saisi l’esprit d’Alan Moore, mais l’ombrageux barbu de Northampton ne figure pas au générique: échaudé à plusieurs reprises, il bat froid à Hollywood et au septième art.

Le générique de fin donne à entendre I am The Walrus, des Beatles, dans la version de Spooky Tooth. Ce manifeste du nonsense entre en résonance symbolique avec divers motifs de Watchmen. En rentrant chez elle, Angela Abar avise un œuf (egg en anglais) et se souvient du Dr. Manhattan assurant que tout son pouvoir pouvait tenir dans ce fragile réceptacle. Or Lennon chante «I’m the eggman», l’homme-œuf, et le héros quantique s’appelait Osterman, soit «l’homme de Pâques»…

Angela a gobé l’œuf. Elle avance le pied vers la piscine… Va-t-elle marcher sur l’eau? Puisse la femme être l’avenir du surhomme.