Michael Schindhelm, directeur du Theater Basel, a travaillé avec la Stasi de 1984 à 1986. Selon les informations qu'il a divulguées hier dans un long texte publié par la Basler Zeitung, ainsi que par le quotidien allemand Die Zeit, les services de renseignements de l'ex-Allemagne de l'Est l'ont contacté alors qu'il terminait ses études en URSS.

Il avait 23 ans. Accusé d'espionnage au profit de l'Ouest, Michael Schindhelm a été forcé de collaborer avec des agents de la Stasi, jusqu'à ce qu'une tentative ratée de fuite vers le monde libre ne lui impose un «exil intérieur» dans une petite ville de RDA. Il y restera – traducteur occasionnel et homme de ménage – jusqu'au collapsus du régime en 1989. Il affirme pourtant ne pas avoir rempli sa mission auprès de la Stasi. Il n'a dénoncé personne et a pu avertir ses amis de l'Ouest qu'il devait les surveiller pour le compte des services de renseignement est-allemands.

Programmation provocante

Mardi dernier, la direction du Theater Basel a invité le public bâlois à une soirée de discussion autour de l'avenir de l'institution. En effet, depuis quelque temps, et malgré les efforts du directeur Michael Schindhelm, en place depuis 1996, le nombre de spectateurs intéressés à la programmation théâtrale de Stefan Bachmann – jugée trop provocante – s'écroule. Mardi, plus d'un millier de personnes font le déplacement. Lors du débat, le théâtre se trouve quelques opposants véhéments, mais surtout beaucoup de défenseurs.

C'est à la fin de ce débat que Michael Schindhelm remet à un journaliste de la Basler Zeitung un manuscrit d'une demi-douzaine de pages. Le texte s'intitule «L'ombre volée – J'ai un dossier coupable: pensées et souvenir d'un indicateur espionné». Michael Schindhelm y fait la lumière sur ses rapports occasionnels, quelques années durant, avec des agents du KGB, puis de la Stasi. Chronologiquement, dans un style choisi, il détaille ses conditions de vie, comme étudiant en chimie quantique à Moscou, Leningrad (aujourd'hui Saint-Petersbourg), puis au bord de la mer Caspienne.

Le pain rationné, le froid et la peur. Il explique comment, à Woronej, «ville oubliée du monde», dans la cave de son immeuble d'habitation, un officier du KGB lui fait rencontrer deux agents des services de renseignement de la RDA.

Les hommes savent tout de ses relations – alors interdites – avec des étudiants de l'Ouest, de ses voyages – illégaux – en URSS, de contacts avec l'ambassade d'Autriche, ainsi qu'avec quelques journalistes anglais. On l'accuse d'espionnage et lui impose de collaborer.

Fuite avortée

Rentré en RDA à la fin de ses études, il tente de quitter en vain l'Europe de l'Est par la Tchécoslovaquie. A la suite de cette sortie, ratée, il s'impose quelques années de retraite dans une petite ville de RDA.

Un document de 260 pages, qui contient toutes ces informations, a été mis très récemment à disposition de Michael Schindhelm. Tiré des archives de la Stasi, le texte ne contiendrait que peu d'indications récoltées par les soins de l'ancien étudiant chimiste. Il relate pourtant clairement ses rencontres avec des agents de la Stasi.

Veronika Schaller, conseillère d'Etat sortante du canton de Bâle-Ville, a déclaré hier avoir eu connaissance de l'affaire dès cet automne. Pourquoi Michael Schindhelm a-t-il choisi ce moment pour l'annoncer au public? «Ces documents, que je tente d'obtenir depuis les années 90, étaient indisponibles jusqu'a maintenant, explique Michael Schindhelm. Lundi, j'ai eu l'occasion de les consulter à Berlin. Par honnêteté, j'ai décidé d'en faire rapidement part au public bâlois.» A Bâle justement, les réactions ne se sont pas fait attendre. La Basler Zeitung, sous la plume de Hans Joachim Müller notamment, fustige sur une double page le manque de tact du directeur du Théâtre, réclamant sa tête.

Contacté, le chef de la rubrique culturelle du quotidien explique sa réaction: «Le théâtre est en situation de crise, il perd des spectateurs. Lors de la soirée de discussion organisée dans le foyer de l'institution, le public à très clairement exprimé sa confiance en la direction de Michael Schindhelm. Que doit-il penser lorsque deux jours plus tard, il apprend que ce dernier a collaboré avec un régime totalitaire?» «L'affaire allait tôt ou tard rebondir dans la presse et vraisemblablement, des spéculations existaient déjà sur mon passé, se défend l'intéressé. Le débat public était agendé, un jour de plus ou de moins n'aurait strictement rien changé à la réaction du public.»

Michael Schindhelm ne compte pas donner sa démission. D'autant plus qu'il est soutenu tant par les autorités du canton que par son employeur: la société coopérative du théâtre. «Dans un régime totalitaire, les limites entre la victime et le coupable sont vagues, déclarait mercredi à la Basler Zeitung Walter von Wartburg, président du conseil d'administration de ladite société. Vraisemblablement, Michael Schindhelm se tient plutôt du côté de la victime que du criminel.»

Pour Veronika Schaller, la réaction de la Basler Zeitung est «arrogante et stupide. En Suisse, l'affaire des fiches a montré ce qu'un pays libre pouvait compter comme informateurs. Michael Schindhelm a été forcé de collaborer, cela ne concerne que sa conscience et son pays, en aucun cas la qualité de sa direction.»