La Flandre tout près de la peau. Aviel Cahn, 43 ans, dirigera bien le Grand Théâtre à partir de l’été 2019, comme Le Temps l’annonçait récemment. Dans le salon de la villa Rigot, à deux enjambées de l’Opéra des Nations, la présidente de la Fondation du Grand Théâtre, Lorella Bertani, et le ministre municipal de la Culture, Sami Kanaan, ont des mines de cardinal après un conclave réussi.

A ce propos: Au Grand Théâtre de Genève, il y a un fauteuil pour deux

Autour de la table, les journalistes, eux, n’ont d’yeux que pour l’élu sanglé dans une veste noire martiale signée Dries Van Noten, ce styliste flamand admiré. Sous la jaquette, le visage de Marilyn vous fait de l’œil, sur un t-shirt blanc griffé par le même designer.

Un Zurichois au visage pâle, qui touche le génie flamand

Si l’étoffe fait l’homme, Aviel Cahn respire le génie flamand, le grand air d’Anvers en particulier, sa ville d’adoption. Depuis 2009, il y dirige l’Opéra des Flandres, maison comparable par sa taille au Grand Théâtre, mais dotée d’un orchestre maison. Si l’étoffe fait l’homme (bis), ce Zurichois au visage pâle est cosmopolite, tendance dandy baroudeur.

A l’heure du goûter pourtant, au moment de se dévoiler, on jurerait qu’il connaît le trac des novices. Lorella Bertani cavale sur la pente des dithyrambes: ils étaient vingt-cinq candidats au départ, onze ont été auditionnés, puis sept ont eu droit à un nouvel oral et, au bout du compte, la commission de sélection s’est exclamée: «Eurêka.» «Nous avons été enthousiasmés par Aviel Cahn, par sa proposition de saison pour 2019-2020. L’enchantement total.» Même son de cloche, moins lyrique sans doute, du côté des quatre experts mandatés, consultés séparément, précise la présidente de la fondation.

Ce que «Cahn» veut dire

Mais à quoi tient la griffe Cahn? Une ambition qu’on devine derrière un regard mi-sceptique, mi-mélancolique. A 30 ans, il dirige l’Opéra de Berne, après avoir été responsable de casting à l’Opéra national de Finlande. Mais aussi un discours très articulé sur le rôle de la création, sur ces artistes aux éclats parfois retentissants qu’il privilégie à Anvers. «Je ne crois pas que l’avant-garde soit élitiste. Mais il faut rendre ses spectacles désirables, et c’est donc aussi une affaire de communication. A l’Opéra des Flandres, l’âge moyen des spectateurs est de 48 ans aujourd’hui. Il était beaucoup plus élevé à mon arrivée.»

Le Temps: Pourquoi avoir postulé au Grand Théâtre de Genève et pas à l’Opéra de Zurich, plus prestigieux encore?

Aviel Cahn: Je pense qu’il y a ici tous les moyens pour que le Grand Théâtre devienne la plus grande maison de Suisse, un leader mondial aussi. J’aurais pu en effet postuler un jour à Zurich. Mais j’aime l’idée de débarquer dans une ville en n’ayant aucun préjugé, l’esprit frais. Je me sens plus créatif ainsi. J’ai tout à découvrir à Genève, ses artistes, ses codes, ce qui se cache sous son image de cité prospère et raisonnable.

A 15 ans, qui rêviez-vous d’être?

Je voulais être chanteur d’opéra. J’ai étudié le chant passionnément. Je voulais être le plus grand ténor du monde. Mais peut-être étais-je trop intelligent pour cela…

Vous êtes docteur en droit. Est-ce que ces études vous prédisposaient à l’opéra?

Je viens d’une famille d’intellectuels. Mon père était critique de théâtre, il avait sa revue. Mes parents ne m’ont pas poussé à faire du droit, mais j’ai compris que cette formation ouvrait à tout. De grands directeurs d’opéra ont suivi la même voie. Pensez à Rolf Liebermann, juriste et compositeur. Ou à Gérard Mortier, ce patron tellement inspirant qui a dirigé l’Opéra de la Monnaie à Bruxelles et le Festival de Salzbourg.

Justement, quels sont les directeurs qui vous marquent?

Gérard Mortier d’abord, qui était Flamand. Il m’a aidé quand je me suis installé à Anvers. J’avais une relation forte avec lui. J’ai aussi beaucoup admiré Alexander Pereira à l’époque où il régnait sur l’Opéra de Zurich. Adolescent, je passais beaucoup de temps dans cette maison et j’étais fasciné par sa capacité à attirer de l’argent et à diversifier sa programmation. Il était aussi très proche des artistes, il les aimait, ce qui me semble capital dans un rôle comme le nôtre.

Comment définiriez-vous votre rôle auprès des artistes?

Je suis leur producteur et je dois à ce titre leur offrir les meilleures conditions de création. Ça paraît aller de soi, mais à l’opéra les contraintes sont extrêmement lourdes. Mon ambition est que les créateurs oublient ces pesanteurs.

Que devez-vous à votre père? A votre mère?

L’éducation artistique, sentimentale et intellectuelle. Comme critique d’art, mon père s’entourait d’artistes, des acteurs, des musiciens, des chefs. Je les voyais tout le temps à la maison, ce qui fait que je ne les ai jamais mis sur un piédestal. Ils faisaient partie de la famille, comme un frère ou une sœur. A mon père, je dois aussi une liberté de pensée et la passion du théâtre. A ma mère, qui est incroyablement mélomane, je dois la musique.

Anvers et la Flandre concentrent un nombre de créateurs sidérant, stylistes, plasticiens, chorégraphes, metteurs en scène. Allez-vous injecter un peu de cet esprit à Genève?

A Anvers, on m’a d’abord trouvé très carré. Il m’a fallu un peu de temps pour découvrir le volcan flamand. Je veux me donner du temps pour rencontrer les forces vives genevoises. Genève n’est pas particulièrement connue pour sa créativité. Mais c’est peut-être un cliché. Je voudrais travailler avec des artistes locaux, comme à Anvers, stimuler leur folie.

Est-ce qu’une œuvre a changé votre vie à l’adolescence? Un livre, par exemple?

Je suis lecteur, j’ai lu récemment Les Bienveillantes, de Jonathan Littell. Je suis plongé dans une biographie de Houston Stewart Chamberlain, ce théoricien racialiste qui a influencé les nazis et qui se trouve être le beau-fils de Richard Wagner. On comprend beaucoup de choses sur les racines de la pensée nationaliste. Mais l’œuvre qui a marqué mon adolescence, c’est le Novecento de Bernardo Bertolucci. Il y a dans ce film un point de vue sur l’histoire et le socialisme qui a été une révélation pour moi.

La première image qui vous vient quand on vous dit «Grand Théâtre»?

Luciano Pavarotti dans Un bal masqué de Verdi. J’avais 6 ou 7 ans et j’ai vu ce spectacle à la télévision. J’étais fasciné. Je me disais que Genève était vernie.

Quelle place voudriez-vous que le Grand Théâtre occupe à l’avenir?

Mon rêve est que les artistes ne viennent pas ici parce que Genève est une ville riche, mais parce que cette maison est incontournable.