«La décision du Conseil fédéral est un affront vis-à-vis de la culture, reléguée au même niveau que les boîtes de nuit et les bordels devant fermer boutique, assène Aviel Cahn. Cinquante personnes en salle, c’est une claque pour les théâtres et les grandes institutions. Une façon cynique de stopper l’activité sans le dire clairement. Ces mesures sont un cache-sexe qui évite de montrer l’absence d’initiatives ailleurs. L’activité artistique est diabolisée, alors que les restaurants et les bars restent ouverts tard et que les écoles et les entreprises maintiennent une activité protégée.»

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Pas de contagions dans les théâtres

Le directeur du Grand Théâtre de Genève (GTG) ne décolère pas, comme nombre de ses collègues. «S’il y a des endroits où les cas de contagion ont été parfaitement maîtrisés, c’est bien dans les opéras et les théâtres. Nous avons mis en place des systèmes inventifs, rigoureux et efficaces. Il n’y a eu aucun cas déclaré.»

«Notre public est particulièrement discipliné et a parfaitement répondu aux contraintes. Le Conseil fédéral fait fausse route pour arrêter le virus. On sacrifie l’activité artistique pour que les autres secteurs puissent rester ouverts. Ailleurs, en Allemagne, en France ou en Belgique, les mesures sont beaucoup plus strictes pour freiner l’épidémie.»

Le monde du spectacle s'adapte

En attendant, il faut rebondir. «Quand nous aurons tous les éléments, nous étudierons les possibilités pour voir si nous pouvons proposer à notre public des spectacles adaptés pour les Fêtes. Nous envisagerons de réactiver la plateforme du GTG digital, et essayerons d’organiser des concerts, récitals ou manifestations de petite taille. Nous tenterons de développer l’activité de La Plage ou de chercher de nouveaux formats. Mais ce qui est sûr, c’est que si la situation actuelle demeure, les grands spectacles comme le prochain ballet, ou Candide, ne pourront pas être représentés. Nous allons devoir mettre une partie du personnel en réduction de l’horaire de travail (RHT) et diminuer les équipes. Il n’est pas pensable, dans ce contexte, de programmer un grand ouvrage pour 50 personnes.»

Du côté de l’Orchestre de chambre de Lausanne (OCL), après l’annulation des prochains concerts jusqu’à la fin de l’année, l’attente est de mise pour pouvoir envisager d’éventuelles issues. Pour l’heure, la formation lausannoise annonce qu’elle remboursera les billets via son site, et réfléchit à une façon de continuer à jouer et de conserver le lien avec le public.

Pour l’Orchestre de la Suisse romande (OSR), patience et longueur de temps, en attendant la prochaine réunion du conseil de fondation vendredi matin. «Il est hors de question de tout annuler», déclare le directeur général, Steve Roger. «Nous suspendons les concerts jusqu’à fin novembre. Et comme l’orchestre n’est pas impacté par les mesures, mais seulement la salle, nous profiterons du temps libéré pour réaliser les enregistrements que nous n’avions pas eu le temps de programmer. Il est prématuré de décider de tout stopper, car tout peut changer d’un jour à l’autre. Il faut rester réactif.»

Sentiment d'injustice

A l’Opéra de Lausanne, Eric Vigié se désole. «Je ne comprends pas que, après avoir répondu à toutes les exigences de sécurité, une telle mesure ait été prise. J’ai un sentiment de totale injustice. Nous nous sentons punis après un sans-faute. Il est inenvisageable de maintenir un opéra ouvert pour 50 personnes seulement. C’est ingérable. Nous allons reporter en mars le prochain spectacle pour enfants, Le Petit Chaperon rouge, et étudions un streaming pour L’Auberge du cheval blanc, sans savoir si ce sera possible.»

«Le plus dur, c’est de n’avoir aucune visibilité, ajoute-t-il. Sans horizon de date, il n’y a aucune perspective pour organiser des répétitions ou annuler au dernier moment. Et comment comprendre que les enfants puissent aller à l’école sans masque jusqu’à 12 ans, et pas à l’opéra avec leurs parents? Mais le plus décevant, c’est de ne pas avoir été écoutés à Berne malgré les interventions de nos faîtières du spectacle. Les situations particulières de chaque institution auraient dû être étudiées au cas par cas.»