Quelle affiche! Prometteuse et stimulante. Sous le titre très cérébral de «Réalité augmentée» illustrée par un dessin de cerveau, la prochaine saison du Grand Théâtre n’a rien d’un jus de crâne. Elle met sacrément en appétit. Les dix productions alléchantes seront défendues par des artistes d’exception. On se réjouit. Mais…

Mais la pandémie déploie aussi son ombre sur la prochaine programmation, alors même qu’elle a coupé dès février les ailes de celle en cours. Mais Aviel Cahn ne veut pas projeter les effets dévastateurs d’annulations futures avant de connaître les mesures prises par le Conseil fédéral au moment voulu.

«C’est évidemment une épée de Damoclès. Les annulations récentes vont se chiffrer à plusieurs millions qui sont encore à déterminer. A l’heure qu’il est, on ne peut pas dire ce qui aura lieu ou non à l’avenir, ni dans quelles conditions. Mais on y croit.»

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Le Temps: Des solutions de repli sont-elles envisagées?

Aviel Cahn: Je ne veux pas proposer des scénarios qui vont évoluer. La saison est composée depuis plusieurs années et nous la présentons telle qu’elle a été conçue. Si des aménagements, réorganisations, transformations, adaptations ou solutions inédites se révélaient à étudier, nous le ferons au cas par cas. L’inventivité humaine est incroyable. J’y crois beaucoup. Comme je veux croire à la réactivité des scientifiques.

Quels impératifs déterminent vos décisions d’abandonner ou pas?

Sur scène, on peut peut-être s’adapter selon les cas. Mais on ne peut pas facilement se passer d’un grand orchestre symphonique rassemblé en fosse. Dans la salle, on peut être plus souple pour une répartition réduite du public sur 1500 places. Nous verrons. Si Riccardo Muti a pu donner une Traviata avec accompagnement de piano par exemple, ça ne peut pas convenir à Saint François d’Assise de Messiaen, que nous n’avons pas encore annulé en attendant les prochaines mesures.

Et si vous deviez tout supprimer l’an prochain?

Là, nous serions dans une situation qui dépasse de loin le cadre du Grand Théâtre et engloberait tous les niveaux politiques, économiques et sociaux du pays.

Quelles mesures ont été prises concernant les artistes qui ont dû renoncer?

Le personnel artistique ainsi que des collaborateurs ont été intégrés dans un plan de chômage partiel. Pour les artistes indépendants, le problème est catastrophique. Il faudra étudier les aides des autorités fédérales, cantonales et municipales ainsi que des solutions privées ponctuelles sur différents dossiers.

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La Fondation Wilsdorf s’est déjà engagée à hauteur de 5 millions sur la rénovation de la commande électronique de la machinerie. Qu’en est-il des plus gros travaux à venir?

Nous avons une chance folle à Genève d’avoir des donateurs qui s’engagent si généreusement. On ne peut que leur en être très reconnaissants même s’ils ne sauraient pas se substituer à la manne publique. La première phase de travaux de moindre envergure est prévue sur la fin de la saison à venir. La Traviata, conçu dans une version intimiste de la jeune Karin Henkel, aura lieu au BFM avant l’été où la suite des travaux sera réalisée. Cette phase ne coûtera donc rien à la communauté et est indépendante de celle qui s’annonce en 2024-2025 pour rénover sérieusement la machinerie. Après l’expertise technique, l’estimation financière et le vote du budget, nous aurons le temps de préparer tranquillement ces travaux importants avec les personnes qui seront chargées des départements concernés.

Comment avez-vous imaginé votre programmation?

Après avoir pris la mesure de la curiosité des Genevois pour des propositions prononcées pour la modernité cette année, la prochaine s’annonce plus modulée. Il n’y aura pas de création mondiale, hormis un spectacle pour les enfants: Le Soldat de plomb d’après Andersen, sur une musique de Jérémie Rhorer. Et, si la situation le permet, le formidable projet d’OpéraLab qui implique 15 jeunes post-graduates dans un spectacle pluridisciplinaire inédit avec la HEAD. Cette aventure devrait ouvrir la saison tout début septembre au Cube.

Quels ouvrages classiques?

Turandot de Puccini ouvrira les feux dans la version complétée par Luciano Berio, qui a écrit le dernier quart manquant. Ce projet sera proposé pour la première fois en Suisse, dans une mise en scène de Daniel Kramer, avec l’équipe basée à Tokyo de teamLab qui se situe à la pointe de la technologie d’arts visuels et lumières. La Clémence de Titus de Mozart sera aux mains du metteur en scène suisse Milo Rau, dont on retrouvera le vocabulaire spécifique pour la première fois à l’opéra, et le jeune chef baroque Maxim Emelyanychev sera à la baguette. De son côté, Parsifal de Wagner sera défendu par le metteur en scène allemand Michael Thalheimer, avec Jonathan Nott à la direction musicale. Je suis très heureux que le chef de l’OSR dirige à deux reprises au Grand Théâtre. On le retrouvera dans Pelléas et Mélisande de Debussy, scénographié par Marina Abramovic et chorégraphié par Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet (LT du 21.06.2018).

Les titres moins courus?

Le Messie de Haendel avec Marc Minkowski et ses musiciens du Louvre, mis en scène par Bob Wilson, en fait partie. Comme Didon et Enée de Purcell, dont l’intervention de la compagnie Peeping Tom, avec Emmanuelle Haïm et son ensemble d’Astrée, qui se réunissent dans une lecture «augmentée» par un arrangeur sonore très proche de la cheffe dite «Barock». L’Affaire Makropoulos de Janacek (Tomas Netopil et Kornel Mundruczo) et Candide de Bernstein relu par Barrie Kosky sous la direction de Titus Engel enchantera les Fêtes.

Le ballet mise sur les valeurs connues.

On retrouvera Sidi Larbi Cherkaoui (Exhibition) accompagné d’un nouveau venu: le Sud-Africain Fana Tshabalala (Better Sun en création). Une soirée Sacre du printemps, avec l’OSR, accueillera deux mises en regard de l’œuvre de Stravinski: une d’Andonis Foniadakis et l’autre de Jeroen Verbruggen. Enfin, Anne Teresa De Keersmaeker reviendra avec l’hypnotique Drumming.

Et vos récitals sont de première classe.

La basse René Pape, le baryton Matthias Goerne, la soprano Pretty Yende et le baryton Ludovic Tézier…


Grand Théâtre de Genève, www.gtg.ch