Lyrique

Aviel Cahn: «Ce «Pelléas et Mélisande» représente bien la philosophie de mon travail et de mes choix»

Le futur directeur du Grand Théâtre de Genève a présenté l’opéra de Debussy ce week-end à Luxembourg. Il livre quelques clés de ses projets, avant l’arrivée en 2021 de cette coproduction «emblématique»

Au Grand Théâtre de Luxembourg, l’animation règne avant la première. Pelléas et Mélisande est en travail sous un grand œil interstellaire. Aucune agitation n’est sensible sur le plateau. C’est que la maison est habituée à travailler pour des opéras invités ou coproduits. Anvers et Gand notamment, dont Aviel Cahn dirige depuis bientôt dix ans les scènes lyriques réunies sous l’appellation d’Opera Vlaanderen.

Les coproductions communes sont régulières car les villes sont relativement proches, à trois heures de route, et les plateaux de dimensions similaires. Le travail y est d’autre part efficace et agréable, selon le futur directeur du Grand Théâtre de Genève. Quel intérêt d’aller découvrir là-bas cette production? Aviel Cahn a prévu de l’amener à la place Neuve. Voilà donc une façon de faire connaissance avec lui, en situation.

A Luxembourg, la fébrilité se situe ailleurs. Les grands enjeux d’Aviel Cahn concernent le choix original des artistes et la volonté de sortir l’opéra de ses habitudes. Pelléas et Mélisande, pur bijou du répertoire lyrique du XXe siècle, a sans doute été élu pour sa modernité et le centenaire de la mort de Debussy. Mais ce qui stimule avant tout Aviel Cahn, c’est la façon de réveiller la «belle endormie lyrique», en rendant l’opéra surprenant et interpellant.

Dans cette production, c’est la papesse de la performance corporelle Marina Abramovic qui a été invitée pour la première fois à intervenir à l’opéra. Elle a réalisé la scénographie et le concept de l’ouvrage (voir encadré). Deux chorégraphes se consacrent à la mise en scène: Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet. Entre les trois artistes, la relation est symbiotique. De l’inhabituel, donc.


Le Temps: Pourquoi avoir élu cette coproduction pour Genève et la dévoiler trois ans avant qu’elle y apparaisse?

Aviel Cahn: Puisqu’elle est officiellement annoncée et a déjà été dévoilée à l’Opéra des Flandres en février, j’en parle naturellement. Le spectacle ira aussi à Götteborg en Suède, et je suis en discussion avec d’autres villes intéressées. A Genève, Pelléas et Mélisande est programmé début 2021. Cette production représente bien la philosophie de mon travail et de mes choix. Et je suis particulièrement heureux de la collaboration, pour la première fois sur un projet lyrique, de Marina Abramovic. Quant à Sidi Larbi Cherkaoui, qui est le chorégraphe attitré du Ballet Vlaanderen, et Damien Jalet, avec qui il a déjà travaillé, leur intervention scénique constitue une forme de pas de côté, à deux, intéressant dans le répertoire lyrique.

Votre première saison genevoise sera entièrement personnelle, ce qui n’est pas l’habitude.

En effet, Tobias Richter n’a rien programmé après mon arrivée. C’est une situation intéressante et plutôt agréable: je n’ai pas d’héritage à gérer et possède donc la totale liberté d’ancrer ma propre vision d’entrée de jeu. Je trouve bon d’arriver avec une ligne personnelle claire.

Qui sera?

Rendez-vous en avril 2019 à la conférence de présentation! Pour l’essentiel, j’ai déjà donné les clés de ma vision artistique. Le maître mot pourrait en être l’ouverture maximale. Vers les collaborations culturelles, les nouvelles générations, les expressions artistiques différentes, la mixité des répertoires et la modernité. Ce qui ne veut pas dire que les œuvres classiques sont absentes. Simplement, je tiens à ce qu’elles s’inscrivent dans la vie et les préoccupations actuelles, qu’elles soient révélatrices, poussent à la réflexion, déroutent, étonnent et soulèvent la curiosité et le désir.

La confrontation des langages est votre signature?

J’aime susciter des rencontres inattendues qui engendrent un autre regard sur les ouvrages et obligent à une autre approche.

Vous fêtez vos 44 ans ce soir de première. Est-ce pour vous l’âge idéal pour aborder Genève?

Ce n’est pas une question d’âge, mais de situation et d’époque. Je bénéficierai à mon arrivée d’une maison rénovée et je suis très stimulé par le grand mouvement culturel qui se dessine à Genève dans les cinq prochaines années, avec la nouvelle Comédie, la Cité de la musique, le Pavillon de la danse notamment, et d’autres sujets en débat. M’inscrire dans ce bouillonnement a attisé mon envie de venir à Genève, qui est pour moi une ville très riche, sur le plan tant politique que culturel, financier, international, humanitaire ou sportif.

Quels sont les chantiers qui vous occupent prioritairement?

Il est essentiel d’installer une forme de sérénité pour aborder les changements sans lesquels il est impossible d’évoluer. Pour développer les publics, nous devons créer le buzz. C’est un défi qui m’inspire. Il y a évidemment d’abord l’OSR, partenaire privilégié, dont l’équipe dirigeante est intéressée par les élans rénovateurs. Je suis heureux de travailler avec Jonathan Nott, qui sera en fosse au moins une fois par saison. Resserrer les liens avec les hautes écoles et les institutions historiques, en transformation ou à venir, représente aussi une évidence. Il est nécessaire de créer et d'entretenir le lien pour accroître le rayonnement culturel de la ville. Et faire bouger les lignes de confort.

Quitte à effrayer le public d’habitués?

Le renouvellement saura aussi les intéresser, j’en suis sûr. Il ne s’agit pas de casser, mais de construire et de séduire d’une façon qui ait du sens. Nos vies, la société et les codes changent. On ne peut pas aller contre la vie.

Amenez-vous votre équipe?

Je ne pense pas que ce soit une bonne idée en soi, car il est très important de pouvoir s’appuyer sur des piliers solides qui connaissent bien la maison et les us et coutumes locaux. Les départs à la retraite de certains postes me permettent de faire venir des personnalités avec lesquelles je sais pouvoir travailler en bonne entente. Arnaud Fétique, qui vient de l’Opéra national de Paris, sera directeur artistique adjoint et de production. Il sait gérer des maisons énormes et sera très impliqué à mes côtés. A la dramaturgie, la jeune Clara Pons possède toutes les qualités artistiques pour revaloriser et élargir cette fonction. Le directeur technique, Luc Van Loon, avec qui je travaille depuis dix ans, a fréquenté les plus grandes maisons. Et la secrétaire générale, Carole Trousseau-Baillif, qui vient du Théâtre de Bienne Soleure, a une grande expérience de gestion. Je serai très bien entouré, avec les anciens comme avec les nouveaux.

Vous appréciez les thématiques de saison. Pourquoi?

Le thème va bien au fonctionnement de saison (ndlr: huit spectacles lyriques annuels et deux ballets) plutôt qu’à celui de répertoire (ndlr: environ un spectacle différent chaque soir). C’est un fil rouge, une sorte de direction intellectuelle qui facilite le choix des abonnés. Ils savent en quelles terres les mènera le voyage proposé.

En résumé, qu’aimeriez-vous que le public dise de vos spectacles?

Waouh!

Publicité