A Avignon, l’art libèrela prison Sainte-Anne

Exposition La Collection Lambert investit 6000 mètres carrés de l’ancienne maison d’arrêt

Visite de «La Disparition des lucioles»

D’anciens festivaliers se souviennent de cette proximité. Derrière le Palais des Papes, jusqu’en 2003, des voix portaient qui n’étaient pas de théâtre. Celles d’hommes et de femmes qui communiquaient à travers les barreaux de la prison Sainte-Anne. Cet été, une vaste exposition d’art contemporain distribue ses œuvres dans les cellules de la maison d’arrêt, fermée en 2003 et laissée à l’abandon depuis. Parmi celles-ci, Les Hurleurs rendent un écho silencieux aux prisonniers d’autrefois. Mathieu Pernot a en effet photographié des proches de détenus devant les prisons de Barcelone (vers 2003) et d’Avignon (en 2001), qui tous cherchaient à faire porter leurs mots vers les leurs, à l’intérieur.

La Disparition des lucioles est une exposition de la Collection Lambert en Avignon, dont les espaces sont en ce moment agrandis et réaménagés pour mieux présenter les quelque 600 œuvres de la donation faite à l’Etat français par Yvon Lambert. Qui vient d’ailleurs d’annoncer, à 78 ans, qu’il ferme sa galerie parisienne à la fin de l’année pour mieux s’occuper de ce projet. C’est donc un écrin moins distingué que l’habituel hôtel particulier, mais ô combien chargé d’histoires, qui accueille les visiteurs cette année.

Le choix des œuvres et leur disposition ont été pensés par rapport à la prison, sise au fond de la rue de la Banasterie. Ce terme évoque la vannerie et non pas les bannis qui se sont succédé en ces lieux, longtemps inondables, au pied du Rocher des Doms. Après des lazarets sans doute au Moyen Age, au XVe siècle, un ordre religieux s’installe, les pénitents noirs de la Miséricorde, dont une des missions est d’accompagner les condamnés à mort. Dès la fin du XVIIe siècle leur sera confiée la gestion de l’Hospice des insensés. En 1871, on ouvre la nouvelle prison, destinée à relayer les sombres geôles du Palais des Papes. Elle n’a guère changé, avec ses cellules distribuées autour de cours centrales.

Nous sommes devant la porte de la maison d’arrêt, comme l’indique son fronton. Mais sur le mur sans fenêtres, d’immenses lettres commandent: «Silence in the museum». Cette injonction de l’artiste écossais Douglas Gordon s’affiche habituellement sur le mur extérieur de la Collection Lambert. Ici, elle interroge autrement le statut des lieux, une prison qui n’est pas transformée en centre d’art, ni muséifiée pour en garder la mémoire. Nous sommes dans un moment suspendu de l’histoire du bâtiment.

A l’intérieur, la billetterie est installée dans le guichet haut placé d’où les prisonniers étaient jaugés à leur arrivée. «Laissez tout espoir, vous qui entrez», enjoint un néon de Ross Sinclair, reprenant L’Enfer de Dante (2001). «Au-delà de cette limite, les billets ne sont plus valables», prévient une vidéo de Marcel Broodthaers (1971). Le doute s’immisce. La portée des œuvres n’est-elle pas réduite par une insertion thématique? Ce questionnement se perdra bientôt dans l’incroyable flot d’informations et d’émotions mêlées que va être cette visite.

L’exposition rappelle le rapport particulier au temps, celui qui passe comme celui qu’il fait, qu’implique l’emprisonnement. Les hautes fenêtres des cellules rendent palpable la frustration que peut représenter, jour après jour, la quasi-absence de vue. Les rectangles de ciel peints par Markus Schinwald (Skies, 2012), distribués sur un mur de cellule, semblent des échos visuels au poème de Verlaine qui commence ainsi: «Le ciel est, par-dessus le toit,/Si bleu, si calme!» Le manuscrit de Cellulairement, écrit pendant que le poète purgeait sa peine à Mons pour avoir blessé Rimbaud, est d’ailleurs là, trésor sous vitrine.

Plus loin dans le parcours, on trouvera d’autres cieux, comme ces horizons, 96 skylines, comme on dit en anglais, de villes américaines, trouvées sur Internet par Walid Raad (un artiste exposé non loin, au Carré d’Art de Nîmes, cet été). Ces silhouettes urbaines font référence à l’horizon new-yorkais bouleversé par l’effondrement des tours. Nombre d’œuvres rappellent ainsi que la prison n’est pas un havre de paix protégé des violences du dehors. Les traces laissées par les prisonniers le disent aussi clairement. Comme, justement, ce grand dessin des avions visant les twin towers, resté sur la porte des toilettes.

Dedans, les heures, les jours s’écoulent autrement. Les œuvres d’On Kawara, décédé ce 10 juillet, qui peignait la date du jour ou envoyait des cartes postales annonçant simplement «Je me suis levé à…», celles de Roman Opalka, qui, depuis 1965 et jusqu’à sa mort en août 2011, a peint la simple progression des nombres, ou encore d’Alighiero Boetti, dont les Montres annuelles ne figurent que les quatre chiffres de l’année, font écho aux marqueurs de temps inscrits sur les murs par les prisonniers. A la manière de ces simples traits qui se terminent par les lettres du mot FIN. Tout au long de la visite, ces témoignages d’espoir ou de désespoir vous harponnent, vous demandent autant de temps que les œuvres dûment étiquetées ou les vitrines documentant l’histoire de Sainte-Anne. Comme ces mots distribués dans trois rectangles: «Eveil/Fait effort/Recommence».

L’exposition est ouverte depuis mai et ses gardiens ont entendu les souvenirs des occupants d’autrefois, gardiens d’un autre genre, prisonniers aussi, venus en pèlerinage. Comme cet homme que nous avons vu, en entrant dans une cellule, aller toucher un simple clou dans le mur. Nous avons entamé la conversation: «C’était votre cellule?», «Oui, c’était là que nous accrochions le miroir», a-t-il simplement répondu. C’était en 1993, il est resté six mois avant d’être transféré.

Nous ne lui avons pas demandé quelle partie de sa vie avait disparu derrière des barreaux, mais comment il allait maintenant. «Je travaille, Dieu merci», s’est-il exclamé en montrant son gilet de sécurité, d’un chantier sans doute. Son regard a fait le tour de la pièce: «Nous étions six, trois lits d’un côté, trois de l’autre. Mieux valait s’entendre. Derrière le mur, c’était la cour des violeurs. Ils étaient isolés, sinon…» Le signe vers sa gorge est sans équivoque. Un silence devant les peintures écaillées par des années sans chauffage. «Vous savez, c’était propre à l’époque. Tenez, là, il y a encore mon nom.» Les cinq lettres au crayon ont résisté. Balim aussi.

Des souvenirs de prisonniers nourrissent l’exposition elle-même. Parce que certains artistes ont connu l’incarcération, comme Ai Weiwei, dont on peut voir une caméra de surveillance en marbre, et qui ouvrira d’ailleurs une exposition dans le mythique pénitencier d’Alcatraz en septembre. Grâce à Jean-Michel Pancin aussi, qui travaille depuis 2010 déjà sur la mémoire de Sainte-Anne. Des étagères présentent les «pelotes», ces chaussettes remplies de petits trésors envoyées aux détenus par leurs proches depuis les hauteurs du Jardin des Doms, et qui ne parvenaient pas toujours à destination. L’artiste en a récupéré dans les grillages et les broussailles, qu’il présente comme des reliques. Et sa vidéo, Tout dépendait du temps…, donne à entendre un détenu qui accompagne ses souvenirs en traçant au fur et à mesure, de mémoire, le plan de la prison. Rarement dessin d’architecture n’a été si vibrant.

On peut aussi entendre une prisonnière particulière. La cinéaste Marceline Loridan-Ivens est revenue ce printemps dans cet endroit qui fut pour elle la première étape d’un cauchemar. Cette femme de 85 ans a accepté que sa visite soit filmée. Elle témoigne des humiliations, des douleurs subies dans ces geôles tenues alors par la Gestapo. Avec son père, Szlama Rosenberg, elle a été emprisonnée là avant d’être envoyée à Auschwitz, Bergen-Belsen et Theresienstadt.

La Disparition des lucioles, prison Sainte-Anne, Avignon, jusqu’au 25 novembre. www.collectionlambert.fr

«Laissez tout espoir, vous qui entrez», enjoint un néon de Ross Sinclair, reprenant «L’Enfer» de Dante