Spectacles

Avignon, nirvana des artistes suisses

Soutenue par les cantons et Pro Helvetia, la Sélection suisse en Avignon constitue un îlot d’excellence plébiscité par le public et les programmateurs européens

Le Kama-sutra est aussi un art suisse. On ignore trop souvent notre maîtrise dans le domaine. Un public averti et nombreux applaudit pourtant chaque jour cette virtuosité helvétique dans une salle du splendide hôtel particulier où loge la Collection Lambert à Avignon.

Vous n’y croyez pas? Dans une alcôve, une maîtresse de cérémonie en tunique sable, chaussée de bottes à talons verts, procède à des étirements, manière d’échauffement avant de passer aux grands écarts. Un hidalgo sec encore très habillé pose des doigts baladeurs sur une guitare. Mais voici que l’un et l’autre s’allègent de l’accessoire pour glisser leurs cuisses aiguisées dans un collant en latex.

Lire également: Robert Bouvier: «Je voudrais que mon corps joue tout seul»

La leçon d’architecture peut commencer. Il prend la pose, forme un pont, comme on dit, la nuque renversée; elle s’étire, mi-sirène, mi-marquise des anges, sur toute la longueur de son compagnon, comme la figure de proue d’un navire. C’est léché, gonflé, cocasse. La suite sera à l’avenant. Parfois, la combinaison en latex émet un fâcheux bruit, comme une fuite de cabinet. Parfois, elle demande à son partenaire si tout va bien. Assis sur un coussinet à même le sol, le spectateur sourit et admire les manœuvres.

Elle, c’est Nadine Fuchs, lui, Marco Delgado. Dans le monde de la danse, on les appelle Delgado Fuchs. A la Collection Lambert, leur Nirvana est un morceau de bravoure délectable, éloge toqué du beau geste jusque dans l’alcôve.

Un mini-festival suisse

Cette horlogerie libertine est l’une des pièces croquantes de la Sélection suisse en Avignon, qui compte quatre autres productions, toutes choisies par Laurence Perez. Cette chasseuse de sensations fortes connaît son Avignon: elle a été directrice de communication du festival in pendant cinq ans. Depuis 2015, c’est elle qui choisit les quatre à cinq spectacles d’une brigade helvétique de plus en plus cotée.

Les preuves de cette vogue suisse au cœur de l’océan du off? L’hebdomadaire Les Inrockuptibles écrivait récemment que le plus grand rendez-vous européen de la scène accueillait en son sein un festival suisse, souligne Laurence Pérez. Autre signe qui ne trompe pas: le in, dirigé par Olivier Py, a inscrit à son programme le Phèdre!, saute-mouton racinien signé François Gremaud, avec l’affolant Romain Daroles.

A propos de ce spectacle: Phèdre, les ados l’adorent grâce à François Gremaud

La pièce fait partie du quintet 2019 de Laurence Perez. Ultime indice que ça marche du feu de Dieu, s’emballe cette ambassadrice de la scène suisse: le public, les programmateurs en particulier, affluent dans les salles.

«La jeune Aurore Jecker, parfaitement inconnue, a attiré 160 personnes dans une salle qui peut en accueillir 180, le jour de la première de son Helen W., note Laurence Perez. Le Genevois Dorian Rossel et son Oiseau migrateur destiné au jeune public attirent les foules. La performeuse lausannoise Trân Tran et son Here & Now sont sur le même chemin. On avait prévu de tracter pendant le festival comme toutes les compagnies. On est sur le point d’y renoncer.»

Lire aussi: Dorian Rossel navigue sur l’enfance de Bergman

Une formule qui cartonne

L’enjeu de ce débarquement? Il est économique, c’est-à-dire capital pour les compagnies. A l’affiche en 2016, Conférence de choses, solo merveilleux de Pierre Mifsud lui aussi dirigé par François Gremaud, a atteint le chiffre considérable de 200 représentations, en France et en Suisse. Hocus Pocus du chorégraphe lausannois Philippe Saire a cartonné pareillement. Toutes nos perles ne s’arrachent pas ainsi, mais aucune ne laisse indifférent.

En 2016, les responsables politiques alémaniques que je rencontrais ne voyaient pas l’intérêt de cette présence à Avignon. Cet univers ne leur était pas familier. Il l’est devenu!

Laurence Perez

Pour que la «Swiss touch» marque ainsi, il faut des soutiens. Elle s’appuie sur Pro Helvetia, la Fondation suisse pour la culture, et Corodis, la Commission romande de diffusion des spectacles. Ces deux organes fournissent la moitié d’un budget de 420 000 francs. Les villes et les cantons des artistes sélectionnés paient leurs écots. Des mécènes comme la Fondation Jan Michalski pour l’écriture et la littérature ou le Pour-cent culturel Migros financent l’opération.

«En 2016, les responsables politiques alémaniques que je rencontrais ne voyaient pas l’intérêt de cette présence à Avignon, observe Laurence Perez. Cet univers ne leur était pas familier. Il l’est devenu! Les villes et cantons de Berne et Bâle ont mis de l’argent dans EF_Femininity, la pièce de Marcel Schwald et Chris Leuenberger.»

La formule avignonnaise est tellement fructueuse que Pro Helvetia a décidé de l’étrenner, en petit format, au Edinburgh Festival Fringe, l’un des plus grands festivals de la planète, une porte d’entrée pour le marché anglo-saxon. «Avignon est le lieu de l’impossible, s’emballe Laurence Perez. Jamais nous n’aurions imaginé que la Collection Lambert nous accueillerait. Le fait qu’elle est notre partenaire donne une visibilité remarquable à notre présence.»

Dans leur sas aseptisé, Nadine Fuchs et Marco Delgado enchaînent les appariements licencieux. Ce plaisir de la pose a son extension dans une salle parallèle, où ils proposent, avec le plasticien bernois Zimoun, Various Days. Nadine et Marco s’y démultiplient d’une effigie chapeautée à l’autre, comme pour un bal masqué. La Sélection suisse en Avignon est à l’image de Nirvana: culottée, originale, généreuse. On nage en pleine extase tantrique.


Sélection suisse en Avignon, jusqu’au 23 juillet.

Publicité